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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/244

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maréchale de Beauvau : il me frappait malgré mon âge. Elle avait dans une chétive maison du faubourg Saint-Honoré un petit appartement, meublé des restes élégans de son ancien mobilier (elle avait dû quitter l’hôtel de famille en mars 98). Du moment qu’on quittait l’escalier commun à tous les habitans, on se sentait transporté dans un monde à part. Tout était noble et soigné dans ces petites chambres. Le peu de domestiques qu’on y voyait étaient vieux et quelque peu impotens ; mais on sentait confusément qu’ils avaient vu si bonne compagnie que leur jugement était quelque chose… Le salon de Mme de Beauvau était ouvert tous les soirs ; elle n’avait rompu avec personne de ses anciens amis. Les philosophes aimaient à lui rappeler l’appui qu’elle avait prêté à leurs doctrines. Certains d’entre eux, devenus des personnages sous l’empire, croyaient se donner un air d’ancien régime en venant chez elle. Le faubourg Saint-Germain pensait paraître éclairé en s’y faisant voir… Mes parens m’y conduisaient de temps en temps. Le recueillement me saisissait dès l’antichambre ; on entrait derrière un paravent, et, de là, j’avisais timidement l’effrayant petit espace à parcourir pour aller baiser la main de mon arrière-belle-grand’mère. Elle était enfoncée dans un grand fauteuil à oreilles, mais ce grand fauteuil était joli, comme tout le reste de son mobilier. Elle était mise à peindre, et établie comme une femme de son âge doit tâcher de l’être : un bonnet en gaze blanche unie, à la mode de sa jeunesse, la robe fort ample et en façon de peignoir, toujours de quelque belle étoffe unie de couleur foncée. Devant elle une boîte à effiloquer, posée sur une petite table qui ne lui laissait que la faculté de se soulever pour les visites ; les pieds dans un sac de velours garni de fourrures. Tout cet établissement touchait d’un côté à une cheminée couverte de précieuses vieilleries, tandis que, de l’autre, une ligne de fauteuils rangés en demi-cercle en face de la cheminée rejoignait le paravent. D’ordinaire un ou deux hommes, debout à la cheminée, entretenaient la maîtresse de la maison. Les dames, assises, attendaient le plus souvent qu’on les interrogeât. On parlait bas, personne ne voulant obliger Mme de Beauvau à élever la voix, qu’elle avait très faible. A une certaine heure, on lui apportait le café dans une petite cafetière d’or. Tous ces débris magnifiques lui donnaient grand air. — Cette imposante personne finit sans douleur, sans agonie. Elle s’éteignit, comme elle avait vécu, en adorant son mari et en honorant Voltaire. »

Ce dernier mot résume fort justement l’impression qu’éveille, ainsi placé désormais en vive lumière, le souvenir de Mme de Beauvau. On la savait personne du haut monde dans son temps, l’une des premières parmi ce groupe de grandes dames qui ont alors si bien servi la cause de l’esprit français. On ne connaissait pas cette passion qui l’anima jusqu’à devenir, par sa conformité avec la loi d’un vertueux devoir,