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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/243

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de leur fille ; mais c’est là tout ce qu’elle croit pouvoir conquérir au-delà du tombeau. « M. et Mme de Beauvau succombèrent au mal de leur époque, dit leur arrière-petite-fille. Nés pour la vertu, et toujours fidèles à ses préceptes, ils en ignorèrent les sources divines, et l’espoir de leur bonheur éternel fit défaut à leur bonheur terrestre : voilà ce qui ressort de certaines expressions amères de la douleur de Mme de Beauvau après la mort de son époux ; mais devons-nous les accepter sans conteste ? Tant de gens ici-bas se croient religieux sans l’être qu’il est peut-être permis d’espérer que d’autres le sont sans le savoir. »

Mme de Beauvau survécut à son mari pendant plus de treize années. Jamais deuil ne fut plus constant. Chaque anniversaire la voyait se rendre au tombeau qu’elle avait fait construire dans sa propriété du Val ; elle ôtait du doigt son anneau, le déposait sur la pierre funéraire, et le reprenait après avoir évoqué son cher époux, comme à la suite d’une fiançaille nouvelle. Quand le Val lui fut retiré, de 93 à 97, elle habita tout auprès, à Saint-Germain ; elle passait les hivers à Paris, à l’hôtel Beauvau. Le volume de Mme Standish nous donne ses lettres et ses notes pendant toute la fin de sa vie, jusqu’aux derniers jours. Le souvenir du maréchal y domine exclusivement ; mais elle ne s’y croit pas infidèle, bien loin de là, quand elle continue d’accueillir tous ceux qui l’ont connu jadis et aimé. Mme de Beauvau se revoit donc, aussitôt après les cruelles années de la terreur, entourée de nouveau par tout un groupe d’élite que les événemens avaient, dispersé dans les exils temporaires ou dans les diverses voies de l’opinion, mais qui se reforme auprès d’elle dans une commune pensée de souvenir amical et respectueux. Dans ce salon de Mme de Beauvau figurent Lafayette, Boissy d’Anglas, devenu comte et sénateur, le cardinal Maury, M. Suard, l’abbé Morellet, Marmontel, Necker, et l’inévitable Mme de Staël, — je le dis dans le bon et l’heureux sens, — Mme de Staël, qui, avec son ardeur à toutes voiles, se mêla à tout ce monde pâlissant de la fin du XVIIIe siècle comme une aurore annonçant le retour de la lumière.

Je disais tout à l’heure que pas un accent religieux ne se mêlait aux mémoires et papiers publiés dans ce volume ; il faut en excepter la dernière page, où se lisent ces mots dans une lettre de Mme de Staël : « Un jour, un jour, nous serons tous réunis, il est impossible que cela ne soit pas ! » Voilà, par ces paroles, le pont jeté entre des temps bien divers, entre Mme de Beauvau d’une part, et Mme de Lafayette, Mme de Montagu, tant d’autres encore de cette même grande famille.

Un volume que rappelle celui-ci, la Vie de la princesse de Poix, par la vicomtesse de Noailles (1855), achève de nous peindre les dernières années de la maréchale. Il faut en citer un passage, parce que le portrait y est vivant ; et parce que ce volume n’est pas dans le domaine public : « J’ai encore vu dans, mon enfance le salon de Mme la