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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/241

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d’Amboise, de trente ans plus âgé que sa femme, mourut en 1761 ; peu. de temps après mourut aussi la première Mme de Beauvau, de sorte qu’en 1764, le 14 mars, fut contractée cette union qui allait durer trente ans, « afin de prouver, dit l’auteur de l’introduction, qu’à aucune époque la Providence n’a refusé aux hommes la possibilité de la vertu ni les grands caractères placés au sommet de la société pour indiquer la ligne droite sur le chemin de la vie. »

Le maréchal et la maréchale de Beauvau faisaient partie du même groupe hautement libéral qui se serrait autour de Choiseul, qui lutta pour les parlemens, et refusa de s’incliner devant la Dubarry. La maréchale, enthousiaste, passionnée pour la gloire, comptait pour rien, la disgrâce et l’exil en comparaison de l’honneur de lutter, comme on disait dès lors, pour la liberté contre le pouvoir arbitraire. Mme Du Deffand l’appelait « la mère des Maccabées » ou « Mme Maccabée, » ou bien « la dominante des dominations. » A son avis, si Mme de Beauvau était née du temps des martyrs, elle aurait renversé, elle aussi, les temples et les idoles. De concert avec les comtesses de Boufflers et de La Marck, elle correspondait avec Gustave III et lui interdisait la royauté absolue. Ces grandes dames pensaient comme leur amie la comtesse d’Egmont, la fille du maréchal de Richelieu, qui pleurait de dépit et de honte à la nouvelle du démembrement de la Pologne. Lui, de son côté, d’un air doux et noble, d’une politesse pleine de naturel et de goût, offrait le parfait modèle du grand seigneur français.

« Je cachais une partie de mon bonheur, écrivait plus tard Mme de Beauvau, par une espèce de pudeur et de ménagement pour les autres. » C’est dire que ce bonheur fut silencieux et ne saurait avoir une longue histoire. Les deux époux vieillirent à côté l’un de l’autre, en veillant sur leur chère fille, la princesse de Poix, et aussi sur cette malheureuse Ourika, que Mme de Souza a rendue célèbre en mêlant la fiction à la réalité, et que plusieurs lettres de ce volume rappellent avec d’intéressans détails. « Sa mort a été douce comme sa vie, dit plus tard Mme de Beauvau, et sa pureté ne pouvait se comparer qu’à celle des anges. »

Ils avaient, l’un soixante-dix ans et l’autre soixante environ, quand ils plantèrent, dans leur propriété du Val, près de Saint-Germain, deux arbres qu’ils nommèrent Philémon et Baucis ; au fond de la tranchée qui les recevait, on déposa deux plaques de cuivrer chacune portant l’un de ces deux vers :

Ni le temps ni l’hymen n’éteignirent leur flamme.
L’amitié modéra leurs feux sans les détruire.

M. de Beauvau mourut au mois d’août 1793, à 73 ans, et c’est alors que sa veuve, dans une suite de lettres et de notes personnelles aujourd’hui publiées, exhalant sa passion persistante, nous instruit de ce que cette passion avait été pendant un si long temps. « Pour expliquer, dit-elle,