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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/232

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La pauvre servante se retire convaincue qu’elle a fait merveille : elle a renouvelé dans Gaston les douleurs cuisantes du passé. D’ailleurs il fallait bien répondre à ce malheureux qui, sans trêve et sans repos, interroge tout, les hommes et les choses, pour ressaisir la cruelle vérité où sa raison a fait naufrage. Puis c’est le tour de la femme, de la mère. Que peut-elle répondre quand il lui demande pardon d’avoir eu peur d’elle, d’avoir supposé qu’elle le haïssait ? Le cœur l’emporte : il s’ouvre pour laisser échapper la moitié du secret. « Et quand ce malheur eût été vrai, quand il eût réellement tué son fils, pouvait-elle l’accuser d’un épouvantable accident ? » Cette simple supposition est pour Gaston une lumière sinistre. Il est bien près de deviner le piège tendu par la tendresse ; le démon du remords et de la folie va reprendre sur lui son empire.

Ainsi tous les efforts tentés pour endormir le mal physique et moral dans cette âme semblent aboutir à le réveiller. Ce fils qu’il a vu tout à l’heure, qu’il a embrassé, il se reprend à croire qu’il l’a tué : il faut que sa femme le lui montre de nouveau paisiblement endormi sur son petit lit. Et pourtant que signifie cette funeste vision d’un enfant du même âge, avec les mêmes traits, recevant de son père le coup de la mort ? Il n’y a qu’un objet dans la mémoire des fous, et il est tenace, indestructible. On avait pensé à tout, même à ne laisser sur la table que les journaux d’il y a quatre ans. Un incident imprévu, le seul auquel on n’avait pas songé, fait écrouler tout l’échafaudage des précautions savantes : un facteur rural dépose les papiers du matin sur le rebord de la fenêtre, et Gaston apprend par la date du journal qu’il est malade, non d’hier, non de la semaine dernière, mais d’il y a quatre ans. La vision disait vrai. Son enfant avait quatre ans quand il est mort. Quel est donc celui-ci, qui après quatre années a le même âge, la même figure ? « Je suis mon petit frère, » répond l’autre Marcel. Ce mot charmant, qui est tout son rôle et toute la pièce, rappelle à ce pauvre père une seconde idée, celle de l’espérance qui commençait à poindre quand la fatalité s’appesantit sur lui, et qu’il avait oubliée. L’idée fatale, unique, n’obsédera plus son esprit : il est sauvé.

En présence de deux auteurs, la critique peut être parfois embarrassée : mais le dénoûment de Marcel nous a semblé caractéristique ; cet enfant qui délie le nœud de la pièce en rappelle un autre qui remplit le même objet dans le roman de Penarvan. M. Jules Sandeau aime à tirer ses effets principaux de la vie intime, ajoutons, de celle des honnêtes gens. Le voile de tristesse uniforme que la folie répand toujours sur la scène, quand il ne s’agit pas d’amour, nous paraît s’éloigner de ses conceptions ordinaires, plus variées en général ; pourtant il y a encore une qualité excellente de son esprit qu’on peut entrevoir ici, la sobriété. Nous l’en féliciterions, s’il n’en abusait pas quelque peu, et si cette sobriété ne tendait pas à devenir du silence.