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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/230

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de se perdre, si nous avons d’une part des écrivains qui ne savent pas bâtir un plan, et de l’autre des faiseurs de plans qui ne savent pas écrire. Il avait bien raison, ce critique de l’autre siècle, qui regrettait qu’on ne pût obliger les poètes à faire un noviciat dans le métier de construire une pièce avant d’obtenir la permission d’un versifier une.

S’il y a une part de dignité de plus dans la versification dramatique, les autres compositions offertes nouvellement au public n’ont pas cet avantage. Pourtant elles ont aussi leur hiérarchie, et ne peuvent être mises au même rang. Celles qui se recommandent par la distinction dans les mœurs et dans le style se placent au-dessus des autres. Tels sont le petit drame de Marcel et les deux comédies des Tyrannies du colonel et de l’Invalide.

Il serait superflu, après tant d’autres qui ont pris ce soin, d’indiquer les inconvéniens de la collaboration dans les pièces de théâtre. L’œuvre fût-elle bien composée, bien écrite, pleine d’intérêt, comme le Marcel de MM. Jules Sandeau et de Courcelle, elle présente toujours ce défaut de manquer d’une physionomie précise. Elle ressemble à ces médailles où sont superposées deux figures. Il est impossible d’abord que celles-ci soient gravées autrement qu’en profil ; ensuite on ne sait quel nom porte celle qui couvre l’autre, et l’œil distingue avec peine les traits respectifs des deux têtes. Comment ne pas regretter que cette double silhouette empêche de retrouver les linéamens d’un talent aussi délicat, aussi fin que celui de M. Jules Sandeau ? C’est un plaisir de moins ; nous ne voulons pas pourtant méconnaître le mérite sérieux de ce petit drame.

Les auteurs se sont proposé, non de représenter, mais de guérir, séance tenante et devant le public, la folie d’un malheureux père qui a tué son enfant par accident, tandis qu’il s’amusait à tirer les martinets rasant le sol, comme il arrive les jours d’orage. Ce n’est pas la première fois qu’un tel sujet est mis au théâtre. Tout le monde se souvient de Nina ou la Folle par amour, qui a fait les délices de nos aïeux sous toutes les formes, en drame, en opéra, en ballet-pantomime. Nina est guérie par l’objet même qui avait causé sa démence : elle revoit son amant, qu’on lui avait enlevé, qu’elle croyait mort ; l’amour, qui lui avait fait perdre la raison, est chargé de la lui rendre. Il y a quelque chose de semblable dans la nouvelle pièce. Gaston, qui a perdu par son imprudence son cher petit enfant, retrouve un autre Marcel dans un second fils que sa femme portait dans son sein quand il a éprouvé cet horrible malheur. Quatre ans se sont écoulés depuis que le premier est tombé mort devant lui, foudroyé par lui, quatre ans qu’il a cessé d’être père (il le croit du moins). Voilà quatre ans qu’il est fou et qu’il est confié aux soins d’un médecin dans une maison de santé. Ce second fils qu’il attendait, mais qu’il a oublié, ce second Marcel que le ciel lui a donné, a juste l’âge de son premier quand il l’a perdu. Les auteurs ont bien