Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/218

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1872.

On ne peut se faire illusion, la France n’est point au bout de la rude et laborieuse carrière où elle est engagée. Elle ne semble échapper par instans à l’étreinte de ses derniers malheurs et se reprendre à une espérance légitime que pour être ramenée bientôt à la sévère réalité, pour retomber sous le joug des difficultés qui l’assiègent.

Assurément les circonstances sont uniques, même dans cette vieille Europe, qui a déjà vu tant de tragédies. Jamais peut-être un peuple n’a été jeté à l’improviste dans une situation comme celle où est la France, trouvant à chaque pas des problèmes à résoudre, ayant tout à la fois son intégrité nationale à reconquérir ou à raffermir et ses libertés intérieures à sauvegarder ou à fonder. Ce devrait être une raison de plus, à ce qu’il paraîtrait, pour que dans une telle œuvre on dût montrer une certaine tenue, un certain esprit de conduite, un sentiment énergique et précis des devoirs publics. On ne méconnaît point évidemment dans le fond la gravité des choses, mais on l’oublie quelquefois dans la mêlée, et pendant que le pays attend patiemment les effets de cette politique de réorganisation qu’on ne cesse de lui promettre, on trouve encore le temps de se livrer aux combinaisons et aux conflits inutiles, d’assembler des nuages, comme s’il n’y avait rien de mieux à faire. Oui, en vérité, c’est toujours notre point faible, il nous manque ce que nous pourrions appeler l’esprit politique de la situation, un esprit approprié à des circonstances si étrangement et si douloureusement nouvelles. On se laisse aller trop aisément à croire que rien n’est changé dans les conditions de notre vie publique, qu’on peut tout se permettre aujourd’hui comme autrefois, lorsqu’il faudrait au contraire se souvenir sans cesse que tout est changé, que nous devons nous résigner pour longtemps à porter dans nos affaires une réserve extrême, que nous sommes enfin à un de ces momens où l’on doit tout mesurer, actions et paroles, parce que tout peut avoir les conséquences les plus sérieuses et les plus impré-