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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/196

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ressemble assez à l’obscurité lumineuse d’un sépulcre taillé dans le roc, comme celui où l’Évangile nous dit que fut déposé le corps de Jésus. C’est une œuvre de la renaissance d’une exécution habile et précise, et d’un caractère à la fois réaliste et mondain. Nulle expression pathétique ne se lit chez ces personnages, qui semblent tous des copies d’une réalité autrefois vivante, et il est probable en effet que l’artiste s’est tout simplement contenté de faire des portraits exacts de ses modèles ; mais cette copie a été soigneusement faite, ces modèles ont été intelligemment choisis, et la façon dont les vêtemens sont traités est digne de toute attention. Ce groupe, dis-je, n’a rien de pathétique, et cependant il nous a laissé une impression fort sérieuse. Les personnages sont distribués autour du sépulcre comme des causeurs dans un salon, à la fois rapprochés et isolés ; ils font cercle, comme nous disons, et c’est en toute vérité qu’on pourrait appeler cette œuvre un jour de grande réception au tombeau de Jésus, si le corps du rédempteur n’était là pour avertir qu’il s’agit de la conclusion du grand drame. Non-seulement les visages et les attitudes n’indiquent aucun excès de douleur, mais les costumes sont si riches et si bien taillés qu’on ne peut douter que tous ces personnages ont fait toilette tout exprès pour venir à cette sainte réunion. Les deux figures de gardes postés aux portes, loin du groupe principal, complètent encore cette illusion ; on dirait deux valets de grande maison chargés de faire le service d’entrée : l’un, figure placide de Juif respectable, tient une torche élevée pour éclairer les visiteurs ; l’autre, espèce de sergent d’armés, type grotesquement féroce, roule des yeux furieux et brandit une dague dont il semble menacer les curieux indiscrets qui voudraient pénétrer dans la grotte sans être invités. On peut supposer que par ce personnage l’artiste a voulu figurer un soldat romain ; en réalité, il a créé une sorte de caricature de Sarrasin, un type burlesque de spahis ou de turco antique sectateur de Mahom, qu’on pourrait copier avec succès pour une illustration de quelque vieux poème chevaleresque. En regardant ce groupe, je ne pus m’empêcher de penser qu’après tout, si ce n’était pas une œuvre émouvante, c’était bien un emblème vrai de la manière dont le monde a pris le christianisme. C’est bien ainsi qu’il est venu au sépulcre et qu’il a fait cercle autour du tombeau, sans abdiquer pour cela ses habitudes et ses préoccupations ; il y est venu en visite, et il a fait les visites régulières et solennelles, il ne s’y est pas installé à demeure, il n’y a pas pris logis fixe. Si la pensée que nous exprimons ici a été par hasard celle de l’artiste, et c’est après tout bien possible, il faut avouer qu’il l’a non-seulement ingénieusement exprimée, mais encore qu’il a fait comprendre avec une subtilité remarquable dans quel sens et