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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/189

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pontife d’un caractère impérieux et plein de décision, énergique successeur d’Innocent III et énergique prédécesseur d’Innocent IV, lui força la main, et saint Edme devint archevêque de Cantorbéry, c’est-à-dire primat d’Angleterre. Ce choix prouve que Grégoire IX se connaissait en hommes, et qu’il savait découvrir ceux qui pouvaient être des auxiliaires efficaces dans l’entreprise que lui avaient léguée les pontifes précédens. A partir du moment où il fut promu à l’archevêché de Cantorbéry jusqu’à sa mort, la vie de saint Edme ne fut plus qu’un épisode de cette lutte du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel qui se poursuivait dans toute l’Europe depuis Grégoire VII, et qui en Angleterre se compliquait d’une question de nationalité saxonne. Un dernier trait de race très marqué, c’est que cet homme si timide, qu’il avait fallu créer primat d’Angleterre presque par ordre, devint le plus énergique des prélats. Rien n’est redoutable comme l’Anglais lorsque, poussé dans ses derniers retranchemens et ayant pris son parti de vaincre ou de mourir, il s’adosse à son mur de défense, et combat en désespéré ; c’est avec cette obstination du dogue aux abois qu’il se défendit contre Henri III, fils du roi Jean, dans cette éternelle question des droits régaliens, source d’interminables querelles pendant tant de siècles, c’est-à-dire les droits de pourvoir aux bénéfices vacans et d’en percevoir les revenus pendant les vacances. Depuis plus d’un siècle, l’exil était le sort invariable de tous les prélats qui se succédaient sur le siège de Cantorbéry, et, fait remarquable, Pontigny avait toujours été leur lieu de refuge ; saint Edme n’eut pas meilleure fortune que ses prédécesseurs, et la même catastrophe termina la lutte qu’il avait engagée.

Et maintenant que nous avons esquissé les traits essentiels de la vie et du caractère du saint, il me semble que nous pouvons assez aisément découvrir la cause de cette popularité qui nous étonnait tout à l’heure ; ne serait-ce pas par hasard ce que nous trouvons d’excessif dans le caractère de saint Edme, cette ardeur violente, cette vertu intempérante, ce zèle enflammé, et pour tout dire cette frénésie du bien ? Le peuple, il faut qu’on le sache, n’aime en toutes choses que ce qui est excessif, parce que cela seul met en plein relief la nature et produit des résultats sensibles. Les enthousiastes en tout genre sont les seuls hommes qui parlent à son imagination, et c’est pour cette raison, par parenthèse, que nos classes éclairées, élevées selon les méthodes françaises, qui veulent de la mesure en toutes choses, ont tant de peine à le guider. Apparaissant avec une nature ardente en tout sens aux yeux d’un peuple habitué à des caractères plus modérés, il est probable que saint Edme aura produit l’effet d’un moine shakspearien tombant au milieu de classiques