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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/185

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de leurs têtes. Si l’une d’elles levait les yeux, elle l’apercevrait qui retourne triomphant au royaume de son père. Au moment où elles sont encore la proie de la tristesse, l’alléluia a déjà éclaté dans les cieux. Qu’y a-t-il encore là ? Rien qu’un habile rapprochement qui fait doucement rêver sur l’aveuglement et l’ignorance de notre pauvre cœur humain, qui, pareil aux saintes femmes sur la route du sépulcre, s’abuse dans la tristesse comme dans la joie, pleure quand il aurait cause de rire, et rit lorsqu’il devrait pleurer [1].

A quelque distance de Saint-Florentin s’élève encore l’abbaye de Pontigny, une des quatre filles de Cîteaux, mère à son tour d’une bien nombreuse famille, car pour la seule province du Limousin nous avons compté jusqu’à sept abbayes qui lui devaient la naissance, et il n’est pas très certain que notre compte soit complet. Aujourd’hui elle sert simplement d’église à un village d’une centaine de maisons, en sorte que le temple est plus grand que la localité. Le spectacle de cette disproportion est fréquent en France, grâce aux changemens opérés par nos révolutions ; je me hâte d’ajouter qu’il est loin d’être choquant. C’est plaisir de rencontrer à l’improviste un superbe édifice encore plein de riches débris et de grands souvenirs dans une bourgade où on aurait souvent de la peine à se procurer une omelette ; le cœur le plus ingrat envers le passé se retrouve capable de quelque justice et de quelque justesse en face de ce legs fait gratuitement à un hameau qui épuiserait en vain ses ressources pendant un siècle pour remplacer un don pareil. Oui, un tel édifice est fait pour arracher la reconnaissance même à l’incrédule le plus obtus, même au radical le plus entêté, car cet édifice, c’est le spectacle de la civilisation en permanence au fond d’une solitude rustique, c’est une école de moralité, un phare de lumière, un instrument d’éducation. Savez-vous par quels moyens

  1. Toutes les sculptures de l’église de Saint-Florentin n’ont pas la même honnête innocence que celles que nous venons de citer. Il s’y trouve deux figures d’anges de l’époque Louis XIII qui sont bien la chose la plus profane qu’on ait jamais placée dans une église. Ces deux figures de jouvenceaux, étendues sur les grilles qui ferment les deux côtés du chœur comme sur une couche de mollesse, sont de formes et d’attitudes tellement efféminées qu’elles rappellent au souvenir, non les oiseaux-divins de Dante (uccelli divini), mais les oiseaux équivoques de grandes routes dont nous entretiennent les mémoires du scandaleux d’Assoucy et le Francion de Sorrel. Comme leurs ailes sont entièrement cachées lorsqu’on regarde ces sculptures de face, nous avons été longtemps à les prendre pour deux figures de jeunes musiciens voluptueux se reposant des lassitudes de leur art énervant. Ce n’est qu’après avoir franchi la grille que nous avons aperçu notre erreur. Placés au-dessus des portes de n’importe quel salon de musique, ces deux longs corps mous, émusclés et comme désossés, produiraient sans doute une impression charmante ; ici Ils sont faits pour mécontenter même les moins sévères. Le lecteur a vu souvent les analogues de ces deux figures dans les gravures et les sculptures de l’époque Louis XIII, et quelquefois dans les tableaux de Valentia.