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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/178

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des croisés l’agréable sensation d’un air de la Grande-Duchesse éclatant au milieu d’un opéra de Meyerbeer ; mais n’anticipons pas, et contentons-nous aujourd’hui de faire remarquer par quelles sénilités, quelles décrépitudes et parfois quelles démences passent avant de disparaître les plus grands sentimens de l’humanité, les plus nobles coutumes des sociétés, les plus touchantes formes de la piété. Je me suis amusé un jour à suivre dans la littérature les dégradations successives du sentiment des terreurs féodales, si fortement exprimé dans quelques-uns des drames de Shakspeare, et à quoi pensez-vous que j’aie abouti ? Aux Petits orphelins du hameau de Ducray-Duminil. Cette dernière incarnation des violens sentimens du Macbeth n’était pas beaucoup plus ridicule que cet exemple aussi inattendu qu’attristant d’une coutume sainte partout abrogée, et qui se survit à elle-même pour enfanter une sottise.

Il est vrai que, si les grands sentimens humains finissent fréquemment par la sénilité et la sottise, ils ne commencent pas toujours par le bon sens et la finesse, et de ce fait Saint Julien-du-Sault nous fournit encore la preuve. Sous la révolution, un patriote de cette localité, plus chaud de cœur qu’ingénieux de pensée, se trouvant possesseur d’une des pierres de la Bastille, eut la libéralité de s’en défaire au profit d’un pan de muraille de sa bourgade, afin, dit l’inscription chargée de conserver le souvenir du don de cet homme généreux, que ce débris de la tyrannie commençât une existence nouvelle et plus pure en recevant une destination utile (sic). Patriote plus convaincu que subtil, l’effet que vous avez cherché à produire est doublement manqué, d’abord parce que vous n’avez donné à votre caillou que son ancienne destination, puisque, sorti d’un mur de la Bastille, vous l’avez placé dans un mur de votre petite ville, ensuite parce que, la place légitime et naturelle d’une pierre étant un pan de maçonnerie, l’existence que vous lui avez choisie par le médiocrement à l’imagination. Si vous vouliez en faire un objet de propagande, il eût été bien plus ingénieux de l’emprisonner à son tour dans la bastille d’un reliquaire garni de grilles et muni de verrous qu’un gardien sans-culotte aurait été chargé de tirer devant les visiteurs curieux de contempler ce monstre désormais inoffensif. Ainsi entourée d’une terreur sacrée, tenue dans l’ombre et montrée avec mystère, votre pierre aurait parlé aux imaginations les plus froides et ému les cœurs les plus rebelles. Des poètes auraient senti devant elle descendre en eux une inspiration qui peut-être aurait été forte et sincère, — de tels baroques miracles se sont vus, — et plus d’un visiteur se serait éloigné le cœur troublé et l’âme en feu, persuadé peut-être qu’il avait vu la tyrannie en personne et non pas un inerte moellon.