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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/173

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Léopold Javal, récemment encore député de l’Yonne, avait continué la célébrité en la transformant par ses comices agricoles. Cette babiole est un de ces cartons, pliés en trois à la manière des anciens triptyques, qui contiennent les canons de la messe. Fréquemment le carton du milieu est occupé par une vignette coloriée représentant avec plus ou moins de bonheur quelque pieuse allégorie ; ici cette vignette est tout simplement un petit chef-d’œuvre dont le sens peut faire doucement penser quiconque a l’intelligence, des traditions religieuses. Le centre de la composition est occupé par le rocher que Moïse ouvrit dans le désert pour désaltérer ses Hébreux. L’eau en descend avec une force torrentueuse en cascades qu’on peut supposer aisément mugissantes, ainsi qu’il convient à des eaux qui sont l’emblème d’une loi religieuse dont le Dieu n’apparut jamais sans éclairs et sans tonnerre. Aux deux côtés du torrent se présentent deux personnages, Moïse encore armé de la verge dont il attendrit le rocher, et Jean le précurseur qui découvrit dans ces eaux de la tradition la purification du limon et des souillures engendrées par le cours de cette tradition même. Cependant le miracle de rénovation religieuse que Jean demandait aux eaux du baptême s’est accompli silencieusement au sommet du rocher, où Jésus apparaît comme une fleur humaine exquise, produit des eaux mosaïques, née de leur vertu secrète et de leur féconde fraîcheur. Blanche, svelte, d’une grâce pure et aimable, cette forme de Jésus est en toute réalité un de ces lis rustiques et de ces narcisses champêtres que la nature fait éclore au fond des vallées solitaires ou au bord des ruisseaux sauvages, et dont aucun œil n’a vu la germination et la croissance. Cela est charmant et non sans profondeur, car rien ne m’a donné jamais plus ingénieusement le sentiment de cette unité de la tradition religieuse qui est un des points fondamentaux de la doctrine chrétienne. Ici les lois des deux testamens, la loi de justice et la loi de grâce, sont présentées comme un tout indissoluble, sans contradiction ni opposition d’aucune sorte, comme les phases diverses d’une même révélation qui n’a qu’une seule origine, et qui n’a qui n’a connu ni interruption ni antagonisme. En regardant cette jolie babiole religieuse, je me suis involontairement rappelé ces vers d’une pièce de Musset :

Celui qui fit, je le présume,
Ce médaillon,
Avait un gentil brin de plume.
A son crayon.

Celui qui combina la composition de cette jolie vignette avait certainement au service de son crayon une âme délicate, fécondée par les