Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/171

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


son zèle pour le bien. Je ne crois pas qu’il y ait au monde sentiment plus triste et plus consolant à la fois, et où se combinent dans d’aussi délicates proportions l’amer et le doux, que celui de pareilles surprises. Voici une âme qui nous était entièrement inconnue quelques heures auparavant, et qui ressuscite tout exprès, dirait-on, pour nous donner une leçon d’optimisme, pour nous apprendre qu’il n’y a pas eu un point de l’espace, aussi petit qu’il soit, un point du temps, aussi déshérité qu’il l’ait paru, qui n’aient été bénis d’une part de bien. Des images de douceur et de bonté brillent sous la poudre barbare, des images d’austérité et de vertu sous la cendre des jours de corruption et de mollesse ; mais d’un autre côté quel mélancolique commentaire du vixere fortes ante Agamemnona du poète latin que de pareilles rencontres ! Que d’hommes de bien dont la mémoire a sombré tout comme si elle méritait le châtiment de l’oubli ! Que d’hommes nobles à qui la vaillance n’a pas mieux profité que n’aurait fait la lâcheté ! De toutes les nombreuses vanités de ce monde, la plus décevante est certainement celle de la célébrité, cette vanité du tombeau, et c’est probablement celle qui nous laisserait le plus d’amertume, si le solide logement que nous donne la mort ne nous mettait à l’abri de ses blessures. Ce qui est tout à fait incontestable, c’est que le résultat de ce sentiment à la fois consolant et mélancolique est un des antidotes les plus salutaires contre nos modernes présomptions. Progressistes sans frein, qui nous présentez l’image d’un monde régénéré en vingt-quatre heures, venez mesurer combien petit est l’effort humain, quelque vigoureux qu’il soit ; venez compter, si vous le pouvez, le nombre d’ouvriers solides et zélés qu’il a fallu pour amener une société comme la nôtre au point où elle est aujourd’hui, pour ne rien dire des avantages de la nature ambiante et des chances favorables accumulées par la bienveillante fortune, — et quand vous aurez considéré combien l’homme fait peu même lorsqu’il fait beaucoup, peut-être sentirez-vous s’abattre la frénésie de votre espoir, et la remplacerez-vous par un vertueux découragement qui serait le plus utile bienfait et le plus vrai service que vous pussiez rendre à ce pays si grand jadis, si puissant naguère, si prospère encore aujourd’hui, et qui ne vous demande rien, si ce n’est de lui épargner les jours sombres.

Villeneuve-sur-Yonne, la première station où je me sois arrêté pour exécuter ce projet d’une exploration minutieuse de la Bourgogne, est une ville relativement très moderne, car elle fut fondée par Louis le Jeune, le roi à la mauvaise étoile, qui fut l’époux d’Éléonore de Guyenne, et commanda la stérile deuxième croisade. La date de sa naissance est 1163, ainsi qu’il ressort des chartes de fondation et de franchises dont j’ai pu lire les copies dans une liasse