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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/140

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préparées. On distinguait parmi eux l’ex-duc de Nivernois et l’abbé Lemonnier. Des enfans répétaient des refrains en l’honneur des vieillards, qu’il couronnèrent de leurs mains. L’insuccès des fêtes révolutionnaires ne se démentira pas jusqu’à la fin. Les historiens les plus disposés à louer l’œuvre de la révolution semblent sur ce point unanimes. Quel aveu plus décisif, plus convaincant que celui de Chénier lui-même ? On l’a vu mêlé par ses rapports, par ses projets, par ses poèmes, à presque toutes ces fêtes. Voici, toute expérience faite, comment il s’exprime : « Plans bizarres sans originalité, écrit-il, durs sans énergie, fastueux sans véritable richesse, monotones sans unité, fêtes colossales dans leur objet, petites dans leur exécution ! » (Séance du 28 septembre 1794.) Voilà ce que furent les fêtes de la révolution, selon l’homme qui y prit une des principales parts ; à peine serions-nous aussi sévères.

Tel fut, dans ses différentes parties, le luxe public pendant la révolution française. Il revêt un caractère de grandeur et d’utilité dans quelques fondations célèbres qui suffisent à témoigner de ses intentions favorables au luxe national à côté de tant de ravages que rien ne peut justifier. La révolution conçut, mais réalisa très inégalement une pensée élevée et libérale. Elle y réussit jusqu’à un certain point pour les arts ; elle y échoua pour les fêtes. Que ses exemples, en nous laissant fidèles à ce qu’il y a de plus pur dans ses enseignemens, à ses intentions les meilleures, nous garantissent d’écueils qui n’ont pas cessé d’être pour nous des causes de péril. Gardons-nous de ce qui sent l’imitation, l’effort, cette contrainte du goût qui souvent atteste le faux dans la pensée. Écartons l’amour immodéré du théâtral, qui nous a été funeste sous plus d’une forme. Rejetons l’idée que l’état peut, doit tout faire. Rien ne remplace la liberté de l’inspiration. C’est aux peuples qu’il appartient de faire eux-mêmes pour la plus grande part leur luxe public, comme ils font sortir de leur propre sein leurs idées, leurs arts. Les législateurs les y aident, l’état, par ses encouragemens, les dirige dans la voie qu’eux-mêmes lui ont indiquée et comme tracée d’avance ; mais, alors même qu’il semble agir à leur place, il n’est au fond que leur organe et rien de plus que leur auxiliaire ; s’il veut être autre chose, il est condamné à échouer. Qu’il ne rêve donc pas une autre tâche que celle-là : elle est assez belle pour suffire à ses ambitions. Que de leur côté les peuples, si l’expérience les instruit, se gardent de lui demander d’en remplir une autre plus vaste, qui ne peut manquer d’être également fatale à leur liberté et aux conditions de vérité et de vie dans toutes les grandes manifestations du luxe national.


HENRI BAUDRILLART.