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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/136

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ressembler certaines parties de ce livre à une idylle de Florian en pleine terreur.

Le spiritualisme de l’Emile, la religion civile de Robespierre, pouvaient-ils donner lieu à des fêtes qui eussent plus de chance de réussir que le culte naturaliste de la Raison ? Suffit-il de ce mot d’Etre suprême pour créer des cérémonies, des symboles ? Est-on si sûr qu’une religion puisse se passer et de surnaturel et de légendes ? Ce Dieu, si l’on y voit l’éternel géomètre, n’est-il pas par trop abstrait ? S’il se confond avec le monde, reste-t-il le Dieu-Personne, le Dieu-Père, le Dieu-Justice, le Dieu-Providence ? Trop loin et trop haut dans un cas, trop près et trop au-dessous de nous dans l’autre ! Demandez à la nature plus ou moins divinisée des émotions, ne lui demandez pas des devoirs et des vertus, ne lui demandez pas l’idéal qu’elle ne saurait contenir. Certes l’intention de la fameuse fête de l’Être suprême était de chercher au-dessus de l’homme l’objet à donner à sa contemplation, à ses espérances. Par là elle se distingue heureusement du triste culte de la Raison ; mais cette intention, la réalise-t-elle et pouvait-elle la réaliser ? Comment s’étonner qu’elle ait été froide, vide du Dieu qu’elle célébrait ? En vain un beau soleil de printemps l’éclairait, en vain on avait pris soin d’y répandre les fleurs, les mères, les enfans, les chœurs de musique, les chants d’un noble caractère ; on n’avait pas même réalisé la pensée de Rousseau : il y manquait son émotion et sa flamme. — C’étaient de pauvres symboles que ces images de vices, l’orgueil, l’hypocrisie, l’envie, la fausse simplicité, l’ambition, — auxquelles ou put bien mettre le feu sans que ces vices perdissent ce jour-là même rien de leur empire sur les cœurs. Cette fête du déisme philosophique aurait dû exclure du moins ces allégories sans profondeur comme sans prestige. Elle n’eut pour divinité réelle que Robespierre lui-même, pour qui fumaient les nuages d’encens et retentissaient tous ces chœurs harmonieux ; mais cette divinité était menacée, et jouissait de son dernier jour de puissance et d’éclat. Les railleries de quelques-uns de ses collègues, scandalisés de ces apparences de religion et révoltés contre ces prétentions dictatoriales, ne lui firent que trop sentir par leurs pointes aiguës son humanité fragile. La fête de l’Être suprême, avec ses pompes non sans éclat, ne ramena pas Dieu ; elle ne fit que précipiter la chute d’un chef de parti éphémère dans lequel alors quelques hommes et quelques femmes enthousiastes voyaient follement pour la société française un régénérateur religieux, sinon l’objet même d’un culte.

L’erreur de toutes ces fêtes est de confondre la religion avec la morale, de croire qu’on peut à volonté créer un symbolisme. La révolution s’imagina qu’on pouvait remplacer l’inspiration chez les uns, la foi chez tous ; elle ne se défia pas assez d’un élément de