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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/109

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Le vieux proverbe a toujours raison : dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es ; dis-moi à qui tu vends tes tableaux, et je te dirai comment tu dois peindre. Vous faites des toiles de genre pour des bourgeois enrichis, pour des collectionneurs vaniteux et blasés, pour des femmes élégantes qui en orneront leurs boudoirs. Vous travaillez pour meubler la maison de quelque grand financier, pour amuser des personnes désœuvrées et pour disputer à des curiosités de bric-à-brac l’attention de gens qui sortent de table ou qui fument leur cigare. Ou bien encore, vous fabriquez pour l’exportation, et vous garnissez les murailles vides des musées américains et australiens. Comment auriez-vous l’ardente inspiration d’un Delacroix, travaillant pour son pays et pour la postérité ? Comment vous livreriez-vous de bon cœur aux nobles et austères labeurs d’un Ingres ou d’un Flandrin, consciencieusement fidèles à la réalité, quoique passionnément épris de l’idéal ? Pourquoi d’ailleurs aborderiez-vous les sujets de style, ceux qui conduisent aux sommets les plus élevés du grand art ? Vous ferez des peintures qui soient comprises et goûtées de vos acheteurs, qui se trouvent en harmonie avec les mœurs régnantes et avec la commodité des habitations modernes, et vous les emprunterez naturellement aux sujets les plus ordinaires dans la vie de chaque jour. Si au contraire vous voulez surprendre les yeux et réveiller l’attention par quelque ragoût épicé, vous tâcherez de paraître original, et vous serez excentrique ; vous vous jetterez à corps perdu dans la curiosité, dans la bizarrerie, dans le pastiche, et vous ferez des peintures qui ne seront elles-mêmes que des pièces de bric-à-brac.

Il faut bien en effet que les artistes vivent, et ils aiment à bien vivre, tout comme d’autres hommes. A les en croire, ils sont tous incompris de leurs contemporains. Il n’y a pas de barbouilleur qui ne s’apitoie sur l’ignorance et sur la dureté des temps lorsqu’il compare sa chétive existence à la brillante fortune des grands hommes du temps passé, dont il se croit naïvement l’émule. Ces plaintes sont injustes : notre siècle de fer est aussi un siècle d’argent, et jamais les barbouilleurs n’en ont si facilement gagné. Jamais les œuvres d’art n’ont été d’un débit plus général et plus abondant ; jamais la réputation n’a été plus accessible à ceux dont le talent est doublé d’un peu de savoir-faire ; L’art est devenu l’objet de véritables entreprises commerciales, pour ne pas dire de véritables spéculations de bourse. Dès qu’un artiste est célèbre et qu’il a cours sur le marché, il ne se donne plus la peine d’exposer ses œuvres nouvelles ; il craindrait qu’un échec ne vînt compromettre sa réputation et avilir ses prix. Il aime beaucoup mieux les vendre dans l’atelier même. Ceux qui exposent sont ceux qui ont encore à faire leur chemin. S’ils rencontrent un marchand de tableaux qui