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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/90

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coup moins de peine à supporter ce qui contrarie son jugement que ce qui choque ses habitudes : si l’apothéose pouvait blesser le bon sens des gens qui réfléchissaient, la coutume les familiarisait de bonne heure avec elle. Je ne crois même pas que leur bon sens éprouvât beaucoup de répugnance à l’accepter. Dès leurs premières années, ils avaient entendu répéter, comme tout le monde, qu’un mort est un dieu ; la philosophie venait ensuite leur apprendre que les âmes des gens vertueux montaient au ciel. Pour eux, l’apothéose ne voulait pas dire autre chose. Le mot divus, dont on se servait pour désigner l’empereur divinisé, n’avait pas tout à fait la même signification que deus. Quoique dans l’origine il n’y eût entre ces deux termes aucune différence, l’usage finit par en créer une ; on se servait du premier pour faire entendre que le prince était parmi les bienheureux. C’est le nom dont plus tard on appela les saints dans l’église chrétienne ; il devait avoir déjà parmi les païens un sens analogue. Ainsi, lorsqu’après la mort d’un prince le sénat lui avait accordé les honneurs divins, il pouvait bien être un dieu véritable pour le vulgaire, mais les gens éclairés le regardaient plutôt comme un saint que comme un dieu, et par ce détour les hommages qu’on lui décernait n’avaient rien de blessant pour la dignité divine. Quand nous voyons les amis de Marc-Aurèle placer son image parmi leurs dieux pénates et lui rendre un culte, il n’y a pas lieu d’en être plus étonné que lorsque le sire de Joinville nous raconte qu’il a établi dans la chapelle de son château un autel à saint Louis « où l’on chantera toujours en l’honneur de lui. » Germanicus, en parlant à ses soldats, leur montre le divin Auguste s’intéressant du haut du ciel à la conduite de ses armées et aux destinées de son empire : ce langage est-il beaucoup plus surprenant que celui de saint Ambroise lorsque, sur la tombe de Théodose, il affirme que le grand empereur chrétien habite le séjour de la lumière, et se glorifie de fréquenter l’assemblée des saints, manet ergo in lumine Theodosius et sanctorum cœtibus gloriatur, — lorsqu’il nous fait voir Gratien, qui vient le recevoir, qui l’embrasse, qui oublie sa mort cruelle en accueillant celui qui l’a si glorieusement vengée ? Le sens de l’apothéose s’est donc graduellement affaibli. Pline trouve que ce n’est qu’une manière comme une autre de témoigner sa reconnaissance aux grands personnages dont on a reçu quelques bienfaits ; aussi, quoiqu’il nie l’existence de l’âme, et qu’il doute de celle des dieux, il n’hésite pas à nous représenter Vespasien, « le plus grand des princes qui aient jamais régné sur le monde, » s’acheminant vers le ciel avec toute sa famille. Nous savons que certains philosophes adoraient Platon, et que le poète Silius rendait un culte à Virgile ; mais Virgile et Platon étaient des écrivains très religieux dont il était na-