Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/84

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme des incarnations de Cérès et de Junon. Les Grecs se sont facilement permis ces irrévérences ; l’apothéose romaine n’est jamais allée jusque-là.

Le vrai caractère, celui qu’elle tient d’Auguste et qu’elle conserva sous ses successeurs, s’en montre clairement dans une dévotion, ou, comme on disait alors, dans une religion nouvelle qui fut imaginée vers le milieu de ce règne, celle des lares impériaux (Lares Augusti) ; il convient d’étudier avec quelques détails cette importante institution, qui met dans tout son jour les précautions que prenait Auguste et la politique qu’il suivait au sujet de son apothéose. Il n’y avait pas à Rome de culte plus populaire que celui des lares. Chacun priait avec respect ces petits dieux protecteurs du foyer qu’on saluait avec tant d’attendrissement au départ et au retour dans les longs voyages, auxquels on rapportait toutes les prospérités intérieures, la santé des enfans, l’union des proches, les chances heureuses du commerce, qu’on croyait présens à tous les repas de la famille, et qui partageaient ses douleurs et ses joies. Ce culte, d’abord tout domestique, avait bientôt pris une grande extension. À côté des lares de la maison, on adorait ceux de l’état, ceux de la cité, et même ceux de chaque quartier de la ville. Ces derniers avaient de petites chapelles aux endroits où plusieurs rues se croisent et qui forment des places. Aussi les appelait-on les lares du carrefour (Lares compitales). Les voisins les fêtaient beaucoup. Tous les ans, au commencement de janvier, après les saturnales, on célébrait des jeux en leur honneur. Pour organiser la fête et subvenir à la dépense, les habitans du quartier formaient entre eux une association (collegium) avec une caisse commune et un président, et pendant trois jours tout le voisinage réuni assistait gaîment à des représentations de baladins, à des combats d’athlètes, à des divertissemens de tout genre. Le petit peuple y prenait un grand plaisir ; c’était un amusement pour les ouvriers, pour les esclaves, pour tous ceux auxquels la vie était rigoureuse, et qui n’avaient guère de distractions chez eux. La, politique ne tarda pas à pénétrer dans ces réunions où tous les pauvres gens de Rome étaient rassemblés. Les démagogues comprirent les services qu’elles pouvaient leur rendre : il leur était facile dans ces jours de fête, où la foule, excitée par le plaisir, est plus accessible à tous les entraînement, de lui faire prendre les armes, et de la jeter sur la route du Champ de Mars ou du Forum. L’association du carrefour se transformait sans peine en un comité politique qui, au lieu de donner des jeux, organisait des émeutes. Le rôle de ces comités fut très important dans les dernières convulsions de la république. Tour à tour supprimés et rétablis selon le parti qui l’emportait, ils furent abolis