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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/752

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tissu qui fonctionne. La substance nerveuse ne fait certainement pas exception à cette loi générale et absolue. Il n’est pas douteaux que l’action de penser, de réfléchir, de grouper des idées ou des raisonnemens, ne soit accompagnée d’une modification plus ou moins sensible, mais certaine, dans la composition chimique de la substance grise ; mais comment arriver à découvrir celle-ci ? On n’a pas la ressource des animaux. À quoi que puisse songer un lièvre en son gîte, rien ne prouve qu’il songe en effet. La pensée en éveil se traduit quelquefois par des gestes, une attitude ; mais ces signes n’ont rien de certain, et le sommeil le plus calme en apparence peut être hanté par les rêves les plus agités. Seul, chacun a conscience de sa propre activité cérébrale ; c’est donc sur soi-même qu’il faudra opérer. Grave embarras : une recherche sur les fonctions du système nerveux est toujours délicate, minutieuse, même quand on sait bien le but qu’on poursuit. Que sera-ce quand il faudra tout à la fois expérimenter et chercher l’inconnu ! Nous serions sans doute dans l’ignorance la plus complète des modifications chimiques qui accompagnent l’activité intellectuelle sans le dévoûment d’un jeune étudiant qui, de parti-pris, s’est soumis pendant un temps assez long à une existence purement expérimentale, comme Santorio dans sa balance. Le fameux médecin de Padoue s’était condamné à se peser presque à chaque heure du jour, à peser chaque aliment, chaque excrétion. Les gravures du temps le représentent assis à table dans une espèce de bascule, regardant l’aiguille qui marque l’augmentation de poids apportée par chaque bouchée, M. Byasson s’est astreint pendant quelque temps à une existence encore plus monotone. Il était parti de ce raisonnement, que le résidu des combinaisons chimiques dont le corps est le siège passe presque tout entier par les reins. C’est donc là qu’il eut l’idée de rechercher si l’activité cérébrale des centres ne se traduirait pas de ce côté par quelque variation dans la nature ou la quantité des produits salins excrétés. Avant toute recherche définitive, son premier soin dut être d’écarter toute cause d’erreur, et de rendre les comparaisons possibles. Pour cela, il fallait donner à sa vie une existence odieusement uniforme. Le jeune expérimentateur s’y soumit avec un courage dont la science lui doit être reconnaissante. Il commença par se séquestrer jusqu’à ne voir personne. Son temps était absolument réglé, et tout le jour partagé entre des occupations fixes et les analyses incessantes qu’il était obligé de faire. Pour toute nourriture, 750 grammes de biscuit, car le pain des boulangers fait chaque jour pouvait varier, — et 1,500 grammes d’eau, dont il avait fait une provision, car les fontaines ne donnent pas toujours la même. Quand ce régime eut amené l’uniformité journalière du jeu des organes, M. Byasson se mit enfin en expérience. Elle dura quatre jours. Les deux premiers,