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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/741

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par une curieuse maladie « bien connue maintenant des médecins sous le nom d’aphasie. Un homme perd tout à coup la faculté d’exprimer par la parole ce qu’il pense, et cependant il n’est pas devenu muet, les organes de la voix sont intacts, car il a parfois une phrase qu’il répète sans cesse, et qui atteste l’intégrité de l’appareil vocal. On a soigneusement relevé ces phrases ; dans un cas, c’était : « il n’y a pas de danger ; » dans un autre : « ah ! mon Dieu ! que ma main ;… » mais il est impossible au malade de dire autre chose, il comprend pourtant le sens des mots qu’on lui dit, ou qu’on lui donne à lire, ses facultés paraissent intactes ; il sait qu’il parlait auparavant, il veut parler, et tout son effort aboutit à cette phrase fatale qui sort de sa gorge chaque fois qu’il va répondre les mots qu’il a dans la tête, et qu’il connaît, puisqu’il les reconnaît quand il les entend ou les voit écrits. Il y a une lacune dans l’enchaînement naturel des actes nerveux. Entre cette volonté qui commande et les nerfs qui doivent exécuter, un de ces centres aux fonctions mystérieuses qui transforment la volonté en incitations motrices pour les muscles est évidemment supprimé, altéré. Toute explication de ce qui se passe dans l’aphasie est vaine, précisément parce que nous ignorons absolument la nature et le siège des transformations qui séparent la volonté du mouvement voulu. Nous constatons un trouble dans l’enchaînement des actes nerveux ; mais nous ignorons quelle est la lésion et où elle est. Un philosophe moderne, en rapportant le cas non moins curieux d’un vieux prêtre qui était incapable de prononcer distinctement deux mots ayant un sens, mais qui pouvait d’un trait, si on l’y provoquait en rappelant les premiers mots, réciter la fable de La Fontaine — le Coche et la Mouche, ou le célèbre exorde du père Bridaine, parle de mécanisme mnémonique resté sain sur un point qu’il suffisait d’exciter pour le faire entrer en action. » Cette explication ne saurait satisfaire les physiologistes, qui ont au moins pour eux d’avouer hautement sur ces sortes de choses leur absolue ignorance. Au lieu de chercher à expliquer l’aphasie, ils se sont attachés à rechercher s’ils ne trouveraient pas quelque altération constante dans un point déterminé de la substance grise qui leur permît de dire : « Par ici passe l’effluve partie de la volonté qui va se traduire en mouvemens aptes à produire le langage articulé ; c’est ici qu’une des transformations ou des transmissions nécessaires ne s’accomplit pas. »

C’est peut-être abuser que d’invoquer encore une comparaison empruntée à l’électricité. Supposons sur une table, devant un observateur ignorant, les deux extrémités d’un circuit télégraphique : d’un côté la touche, qu’il suffit de presser pour établir le courant, et de l’autre l’aiguille, qui indiquera le retour du courant ; mais les deux