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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/726

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c’est que celle-ci lui est transmise du cerveau par des nerfs trop fins à la vérité pour être alors connus. Hérophile et Érasistrate, qui voyaient au contraire les nerfs du sens de la vue se rendre bien à coup sûr au cerveau et non au cœur, avaient été conduits par l’anatomie à placer là le siège des sensations. Quoi qu’il en soit, l’opinion de Chrysippe, appuyée par le renom du second chef de l’école stoïcienne, et qui avait d’ailleurs l’avantage d’invoquer des faits que chacun pouvait vérifier, domine pendant près de quatre siècles, et nous voyons Galien s’élever contre elle avec ardeur et revenir sans cesse à la charge, ce qu’il n’eût pas fait, si de son temps ces opinions n’avaient point été reçues de tout le monde philosophique, déjà retardataire. Nous pouvons ajouter que même de nos jours elles sont encore de mise en religion, en art, en littérature.

Galien est sans contredit une grande figure. Il vivait quatre siècles environ après Hérophile et Érasistrate. Marc-Aurèle l’eut quelque temps près de lui. L’éducation qu’il avait reçue n’était point faite pour le préparer au rôle de réformateur. Il étudiait à Smyrne sous un vieux professeur du nom de Pélops, qui enseignait que les veines et les artères découlaient du cerveau, et par contre probablement que tous les nerfs venaient du cœur. C’était l’opinion toujours vivace des stoïciens. Galien émit quelques doutes, et Pélops, en admiration devant son élève, professa dès lors que le cerveau était bien, par lui-même et par la moelle, l’origine de tous les nerfs. Plus on parcourt l’œuvre de Galien, et plus on est émerveillé de la somme prodigieuse de faits dont il a enrichi l’histoire anatomique et physiologique du système nerveux ; on peut dire avec assurance qu’elle date de lui. Il attaque résolument toute la secte des philosophes qui font du cœur le siège de l’intelligence, de la volonté et des mouvemens. Il soutient que le cerveau est le réceptacle des facultés intellectuelles et des affections de l’âme dirigeante, comme de l’âme elle-même. Il raille un médecin du temps qui, les plaçant dans le cœur suivant la doctrine de l’école, applique cependant à la tête les remèdes qu’il ordonne pour la perte de la mémoire. Pour Galien, le cerveau est le principe de toute sensation et du mouvement volontaire, comme il est le principe des nerfs. Et ce ne sont pas des raisons de sentiment qui décident Galien : ses adversaires ont comparé la voûte du crâne à celle des cieux, et, parce que les dieux habitent celle-ci, ont voulu mettre dans celle-là le domaine de la raison. Galien dédaigne ces argumens, qui n’ont point, dit-il, de valeur scientifique ; c’est aux expériences qu’il s’adresse, et il en fit de fort curieuses qu’on répète encore de nos jours dans les amphithéâtres du Muséum et du Collège de France : il sait