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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/722

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droits entre les mains d’un pouvoir central quelconque, qui, sous prétexte de les représenter, les écrase, et, en les foulant aux pieds, cherche à atteindre la puissance suprême. La destruction de tout germe d’organisation ouvrière a porté les mêmes fruits sur ce terrain que l’anéantissement de toute union provinciale sur le terrain politique. L’extrême morcellement a préparé les voies à l’extrême despotisme. L’individu par lui-même n’est rien : il ne sait où s’appuyer, il se sent faible et abandonné. Son seul refuge est de se jeter dans les bras de quelque grand organisme centralisé, qui en apparence le constitue membre d’une vaste communauté, mais qui en réalité l’absorbe et l’annihile. S’ils avaient pu s’unir et s’associer, ces êtres isolés eussent fait entendre leur voix ; leurs protestations auraient été plus vives. On ne verrait pas un pays industriel tout entier se courber sous le joug d’un état-major comme celui de l’Internationale, ni surtout se laisser conduire les yeux fermés aux sanglantes folies que nous venons de traverser.

Nous cherchons en vain un meilleur correctif à la liberté des associations ouvrières que l’exercice même de cette liberté. Certes nous aurons à déplorer de la part des unions syndicales bien des abus, bien des erreurs économiques et des préjugés funestes ; mais quelle classe, en arrivant à la liberté, n’a pas débuté par des fautes ? Que les classes moyennes, qui ont pour elles l’instruction que permet le bien-être et l’expérience que procure la pratique des affaires, aident fraternellement l’ouvrier à marcher dans la voie de l’affranchissement ; qu’elles s’appliquent à éteindre les vieilles rancunes, à effacer les anciens griefs, et elles faciliteront ainsi cette solution du problème social que tant d’esprits poursuivent avec une impatience fébrile, solution qui n’existe pas telle qu’un certain parti la rêve, mais qui consiste en une suite de lentes améliorations et de progrès continus. A ce point de vue, la fondation de conseils d’arbitrage et de conciliation analogues aux conseils anglais serait un premier pas fait sur le terrain de l’entente et de l’harmonie sociales. Quand elles seront discutées, comme disent les commissaires de l’enquête anglaise, autour d’une table par les délégués des patrons et des ouvriers, librement et régulièrement réunis, ces questions qui aujourd’hui nous semblent grosses d’orages perdront de leur apparence menaçante ; bien des malentendus seront éclaircis, et bien des préjugés disparaîtront qui, en se perpétuant, risqueraient de perpétuer nos discordes civiles.

Eugène d’Eichtal.