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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/715

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Supposons que dans un de nos grands centres manufacturiers les ouvriers et les patrons soient également édifiés sur l’utilité des conseils de conciliation pour prévenir des conflits désastreux, et veuillent les organiser. Que fera-t-on ? qui choisira-t-on ? comment se feront les élections ? Il est évident qu’on se séparera par industrie, ou même en certains cas par branche d’industrie. En effet, l’autorité d’une juridiction repose avant tout sur la compétence spéciale des juges. Pour trancher ou concilier des débats relatifs aux salaires, aux règles et aux conditions du travail, des juges qui n’ont pas une connaissance particulière des choses de la profession ne sont d’aucun poids. Or en fait d’industrie les hommes compétens sont ceux qui exercent ou ont exercé le métier. Aux autres, il manque cette expérience que donne seule la pratique. Comme on le disait devant nous dans une réunion ouvrière anglaise, les tailleurs ne peuvent pas juger les mécaniciens, ni les mécaniciens les tailleurs. Les membres des conseils de conciliation seront donc tout naturellement recrutés parmi les patrons ou anciens patrons et parmi les ouvriers ou anciens ouvriers de chaque profession.

Mais qui élira-t-on ? comment pourra-t-on s’entendre sur les choix à faire ? Du côté des patrons, l’élection sera relativement facile ; les patrons sont en général peu nombreux, ils se connaissent, ils ont l’occasion de se réunir, et par conséquent de s’apprécier. Ils ont d’ailleurs l’habitude des élections professionnelles, puisque ce sont eux qui nomment les juges et le président du tribunal de commerce, les présidens et les membres de la chambre de commerce. En outre, fait important à signaler, les patrons de diverses industries ont depuis quelques années formé un certain nombre de chambres syndicales, où sont discutés en commun les intérêts de chaque profession. Ces chambres ont pris un grand développement, et plusieurs se sont groupées en unions centrales. Dans la récente enquête sur les conseils de prud’hommes, on évaluait à quatre-vingts déjà le nombre de ces syndicats pour Paris seulement ; ils sont certainement intervenus avec un certain poids dans les dernières élections à la chambre et au tribunal de commerce. Celui-ci a plus d’une fois recouru aux chambres syndicales pour leur demander leur avis sur des affaires contentieuses, ou les charger de les régler à l’amiable. Il y a là un germe d’organisation tout indiqué qui serait d’un grand secours pour le choix des patrons appelés au conseil de conciliation. Les chambres syndicales serviraient de centre et de point d’appui aux élections. Du côté des ouvriers, la question est plus compliquée. Dès qu’une industrie est étendue et compte un certain nombre de maisons plus ou moins importantes, les ouvriers se connaissent très peu. Il n’y a pas entre eux d’occasion régulière de