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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/699

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Jean, ni l’état déplorable dans lequel il retrouvait son Paris et son royaume. Le départ de Calais avait été marqué d’une séparation touchante. Deux fils du roi, Louis, comte d’Anjou, et Jean, comte de Poitiers, allaient prendre dans la captivité la place de leur père et de leur jeune frère Philippe. Ils étaient, avec d’autres membres de la famille royale et un certain nombre de grands barons, les otages livrés aux Anglais, à défaut d’hypothèque territoriale, pour la sûreté de la dette énorme contractée envers eux, et qu’on estime à 250 millions de notre monnaie actuelle. Ils partaient résignés ; mais ces joyeux enfans de la France n’échangeaient point sans regret le soleil de leur pays contre les brumes d’Albion. Les provinces abandonnées aux Anglais montraient aussi une grande désolation, les unes, comme celles des Pyrénées, alléguant qu’elles ne faisaient qu’un avec la France depuis Charles le Grand, et que par droit le roi ne les pouvoit quitter, — les autres ne se voulant pour rien accorder à devenir anglaises. Toutes obéirent cependant aux instances affectueuses du roi Jean, par qui elles eussent aimé mieux, disaient-elles, être taillées tous les ans de la moitié de leur chevance que de passer sujettes aux mains étrangères. Le roi Jean, étant arrivé à Saint-Denis, s’y arrêta le 11 décembre 1360 ; il manda au roi de Navarre d’y venir le joindre, et, pour lui donner ses sûretés, lui envoya des otages. Le roi de Navarre se rendit auprès du roi en lui ramenant les otages, et jura sur le corps du Christ que dorénavant il se conduirait en fils affectueux et en fidèle sujet. Le roi jura de son côté qu’il lui serait bon père et seigneur. Le jour suivant, qui fut le 13 décembre, le roi fit son entrée à Paris, où il fut reçu avec de grands honneurs. La commune lui fit présent d’une vaisselle d’argent du poids de 1,000 marcs, et, après quelque repos, le roi reprit en main le gouvernement du royaume. Il eut beaucoup à faire pour y rétablir la police et la sûreté, déjà profondément troublées par les routiers, auxquels se réunirent en plus les grandes compagnies des soldats licenciés, autant anglais que français, qui ne pouvaient se résoudre à rentrer dans leurs foyers. Cette plaie fut la désolation de l’époque.

Quelques compensations politiques s’offrirent au malheureux roi. Le 21 septembre 1361 s’éteignait, au château de Rouvre, près Dijon, le jeune Philippe, âgé de quatorze ans, dernier duc de la première maison de Bourgogne. Le roi Jean réunit ce grand et puissant duché à la couronne, par le droit du sang, comme plus proche parent, parce qu’il était fils de Jeanne de Bourgogne, sœur du duc Eudes, grand-père du jeune duc Philippe de Rouvre ; mais, par un entraînement paternel que payèrent bien cher ses héritiers, il annula lui-même le bienfait de cette réunion en concédant deux ans après le domaine de ce duché à Philippe le Hardi, son quatrième fils