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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/69

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tour à tour les honneurs divins. C’est alors que l’apothéose prit son caractère le plus repoussant. On pouvait croire jusqu’à un certain point à la bonne foi des Orientaux quand ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient ; mais les Grecs sont une race trop sceptique et trop fine pour qu’on puisse prendre leurs flatteries au sérieux. L’habileté même avec laquelle ils savaient mentir, les formes délicates et nouvelles qu’ils se piquaient de donner à leurs adulations, en font mieux ressortir la bassesse. Ils ne connurent jamais ni honte, ni scrupule ; on les vit porter successivement les mêmes hommages à tous ceux qui étaient les plus forts. Quand Mithridate eut fait égorger les Romains qui se trouvaient en Asie, ils l’appelèrent Dieu père, Dieu sauveur, et lui donnèrent tous les surnoms de Bacchus. Lorsque Rome eut vaincu Mithridate, ils lui élevèrent partout des autels. Smyrne se vantait d’avoir été la première à rendre un culte à la déesse Rome dès la fin des guerres puniques. Cet exemple na manqua pas d’être suivi quand les légions eurent conquis la Grèce et l’Asie. Après avoir adoré Rome, on arriva vite à rendre les mêmes honneurs aux généraux et aux proconsuls qui la représentaient. Des temples furent élevés à Flamininus quand il fut vainqueur de Philippe ; on l’y adorait en compagnie d’Apollon et d’Hercule, et l’on composa pour lui des hymnes qui se chantaient encore du temps de Plutarque. Tous les proconsuls eurent bientôt des autels, surtout les plus mauvais, parce qu’on les redoutait davantage et qu’on voulait les désarmer. La Sicile institua des fêtes pour Verrès avant d’oser le traîner en justice ; la Cilicie construisit un temple à son gouverneur Appius, qui, au dire de Cicéron, n’y avait plus rien laissé. À ce moment, l’apothéose était descendue bien bas chez les Grecs. Ils ne se contentaient pas de la décerner à ces grands personnages qui leur faisaient souvent tant de mal ; ils l’accordaient aussi à leurs amis, à leurs serviteurs, lorsqu’ils étaient puissans et pouvaient leur rendre quelque service. L’historien Théophane, qui jouissait de toute la confiance de Pompée, fut divinisé dans Mitylène, sa patrie, par reconnaissance sans doute des faveurs qu’on avait obtenues par son intervention. Cet honneur fut plus tard fatal à sa famille : Tibère en fut jaloux, et il fit périr ses petits-fils pour les punir d’avoir comme lui un grand-père au ciel. Il faut remarquer que ces flatteries étaient non-seulement tolérées, mais encouragées par la loi romaine. En défendant aux gouverneurs des provinces de lever aucune imposition extraordinaire, elle avait excepté celles qui devaient servir à leur construire des temples. On se demandera sans doute quel plaisir pouvaient trouver les Romains à ces grossiers hommages. Peut-être étaient-ils bien aises de voir leurs sujets se déshonorer. Les fières populations de l’Occident leur causaient toujours quelque