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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/650

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actes d’impiété qui, de manière où d’autre, auraient pu venir à leur connaissance. Des récompenses étaient promises à tous ceux qui fourniraient des renseignemens utiles ; mais en même temps quiconque voudrait par de faux témoignages égarer la justice était menacé de la peine capitale. Presque tous les jours, l’assemblée populaire se réunissait pour entendre le rapport impatiemment attendu des commissaires.

Ce fut non pas à la mutilation des hermès qu’eurent trait les premières dépositions, mais à des incidens analogues et de date plus ancienne : il s’agissait d’autres outrages infligés, dans l’ivresse d’une nuit d’orgie, à des images consacrées ; il s’agissait surtout de parodies des mystères d’Eleusis qui auraient eu lieu dans différentes maisons, et qui en auraient dévoilé les augustes secrets à des convives ou à des spectateurs non initiés. Ce fut à ce titre que, dans une assemblée qui devait être la dernière avant le départ des généraux, Pythonicos se leva pour accuser Alcibiade. Sa dénonciation s’appuyait sur le témoignage d’un esclave. Celui-ci, une fois assuré de l’impunité par un vote formel, déclara avoir assisté avec plusieurs de ses camarades dans la maison de Polytion à l’une de ces parodies, où Alcibiade et plusieurs de ses compagnons de plaisir auraient joué les rôles principaux. Il n’y avait rien là que de très vraisemblable ; mais, quand d’autres orateurs en prirent texte pour insinuer qu’Alcibiade devait avoir aussi trempé dans l’affaire des hermès, la calomnie était grossière. Personne n’avait dû être plus irrité qu’Alcibiade de cet accident ; il n’en fallait pas plus en effet pour détourner de la Sicile l’attention et les pensées des Athéniens.

Alcibiade protesta contre ces insinuations avec une indignation qui n’avait rien de joué ; il réclamait un jugement immédiat. Ses adversaires sentirent que son crédit n’était pas encore assez ébranlé ; ils eurent donc l’habileté de cacher leur haine sous un semblant de patriotisme : ils firent décider que la flotte, vu la saison déjà avancée, mettrait à la voile sans retard, et que toutes poursuites à l’égard du général incriminé seraient suspendues jusqu’à son retour. Alcibiade eut beau faire, il lui fallut accepter cet arrangement. Ce compromis satisfaisait à la fois l’impatience des Athéniens, avides de conquêtes, et les scrupules de leur piété ; mais il laissait Alcibiade dans la pire de toutes les situations, sous le coup de vagues accusations que l’on pourrait exploiter tout à l’aise contre lui pendant son absence.

Nous n’avons pas à retracer ici d’après Thucydide la scène imposante du départ de cette flotte, la plus nombreuse, la plus brillante, la mieux équipée qui fût jamais sortie des ports de l’Attique ; nous laisserons les trois généraux, Alcibiade, Nicias et Lamachos, poursuivre leur chemin autour du Péloponèse jusqu’à Corcyre, puis