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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/609

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Tous les ans, les conseils-généraux du Haut et du Bas-Rhin ont réclamé la liberté complète d’exportation ; mais il faut remarquer que le planteur n’entendait vendre à l’étranger que ses produits de qualité inférieure ou de rebut. Pour ceux de bonne qualité, il trouvait dans l’état un acquéreur sûr qui payait à jour fixe, et le faisait largement. L’état en effet n’a qu’intérêt à encourager la culture, puisque les planteurs français sont encore loin de suffire aux exigences de la consommation ; il n’est pas naturel non plus qu’il donne à ses nationaux un prix inférieur à celui qu’il devrait offrir à des étrangers. L’état, surtout en France, est le plus large des marchands ; le principal souci de l’administration française est non pas de rabattre sur les prix, mais d’acquérir des produits excellens. Sous la loi de 1816, si minutieuse et si exigeante, la culture du tabac a pris en Alsace des développemens inespérés. Au contraire, dans les pays où la plantation est libre, où le monopole est inconnu, dans la Bavière rhénane par exemple, la production ne s’est augmentée que lentement. Beaucoup de planteurs d’Alsace regrettent aujourd’hui l’administration qu’ils ont souvent attaquée. On ne peut encore affirmer que leurs appréhensions soient fondées, mais dire que la suppression du monopole sera sûrement favorable aux cultivateurs n’est qu’une hypothèse, et d’ailleurs il ne faudrait pas oublier que le jour où cette loi commença à être appliquée la culture du tabac en Alsace était en pleine décadence ; il fallut que l’état fît venir des graines et enseignât lui-même les règles de la plantation : c’est le régime inauguré en 1816 qui a fait la prospérité actuelle de cette culture dans la vallée de l’Ill.

Dans une des dernières séances du Reichstag, M. le comte Regnard de Luxbourg a dit en quelques mots combien était florissante l’industrie alsacienne. Les broches pour la fabrication des tissus sont plus nombreuses dans le haut et dans le Bas-Rhin que dans l’Allemagne tout entière. Dans l’Alsace seule, on compte 2,170,000 broches et 53,000 métiers ; dans le Zollverein, 1,769,000 broches et 48,000 métiers. Ce fait si grave menace la fabrication allemande d’une concurrence dont se préoccupent depuis le début de la guerre toutes les chambres de commerce et tous les congrès industriels d’outre-Rhin. L’Alsace, perdant en partie les débouchés français que lui fermeront les droits de douane, va répandre sur les marchés d’Allemagne ses produits, et, comme elle fabrique des tissus meilleurs à plus bas prix, beaucoup d’économistes n’hésitent pas à prédire la ruine des manufactures allemandes. C’est pour cette raison que beaucoup d’Allemands auraient voulu voir Mulhouse rester française, ou du moins le chancelier stipuler dans le traité de paix une franchise absolue pour l’exportation d’Alsace en France.