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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/559

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jusqu’au bout. Que serait-il arrivé, si avec les Tuileries, l’Hôtel de Ville, les Gobelins, ils avaient brûlé, comme ils le voulaient, le musée du Louvre, la Bibliothèque nationale, les archives, où sont enfouis les titres de notre passé, le ministère des affaires étrangères, où sont tous les secrets de notre diplomatie ? C’était, on peut le dire, un irréparable désastre, non-seulement pour nous Français, mais pour toutes les nations cultivées, pour la science universelle, pour l’art universel ; c’était une sorte de vide ouvert subitement dans la civilisation, et que rien n’aurait pu combler, une rature faite par des mains sordides dans l’histoire du génie humain. Il y avait comme une lumière à jamais éclipsée. Ils ont heureusement en partie échoué. Et cependant, sans avoir fait tout le mal qu’ils voulaient faire, ils n’ont que trop réussi, au moins pour l’honneur et pour la renommée de Paris. Naguère encore Paris était la reine des villes de l’univers par l’éclat de ses arts et de ses industries, par ce charme tout-puissant et indéfinissable qui semblait n’être qu’à lui, par cette réunion de toutes les forces, de toutes les grandeurs, de toutes les séductions, qui, à la faveur d’une sociabilité perfectionnée, en faisait une cité unique. S’il avait eu ses misères et ses corruptions, il les avait rachetées, pendant un long siège, par cette fermeté devant le feu de l’ennemi et devant toutes les souffrances qui lui avait rendu le sympathique respect du monde. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Paris a sa renommée à refaire, il a perdu en quelques jours les mérites de son siège contre les Prussiens. Il était riche, il est pauvre maintenant ; il passait pour la ville intelligente et spirituelle par excellence, il a été livré aux bêtes. Il porte le stigmate des furieux qui l’ont déshonoré par leur domination avant de vouloir le détruire. Et ce sont les prétendus défenseurs de son indépendance, de sa suprématie, qui l’ont réduit à cet état où il a un si énergique effort à faire pour se reconquérir, pour retrouver son ascendant ! N’est-ce point là ce que nous avons le droit d’appeler la plus monstrueuse tentative d’assassinat contre une grande cité, contre une grande nation ?

Qu’est-ce encore lorsqu’une tentative semblable s’accomplit au moment où la nation et la cité victimes sont sous le coup d’une implacable occupation étrangère, sous le regard insultant du vainqueur de la veille ? Alors ce n’est plus seulement une révolution intérieure plus ou moins criminelle, c’est une complicité avec l’étranger. Chaque coup qu’on porte au pays le livre un peu plus à l’ennemi, et en réalité c’est ce qu’a fait cette commune de Paris en venant paralyser soudainement la France à l’heure où la France avait tant besoin de toutes ses forces pour porter sans fléchir le fardeau de ses infortunes et de ses charges. N’y eût-il rien autre chose pour les couvrir d’opprobre, ces gens-là auraient donné leur mesure en profitant d’une de ces heures sombres qu’on ne voit qu’une