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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/547

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faire, et que l’on ne peut plus rejeter dans l’ombre. Esclaves et dupes à la fois des coalitions qu’ils avaient formées ou subies, les républicains honnêtes, portés au pouvoir, auront senti cette fois encore l’inconvénient qu’il y a à s’appuyer un seul jour sur le parti du désordre, l’impossibilité de s’en séparer ensuite, la difficulté inextricable de vivre avec lui ou sans lui.

Il y avait deux partis à prendre : supprimer cet élément funeste, le réduire dès le premier jour à l’impuissance, ou bien s’en servir pour dominer le pays en le révolutionnant. On était trop faible pour prendre le premier parti, trop honnête pour prendre le second : on transigea, et nous vîmes pendant cinq mois le règne des girondins. Ce système mixte convenait bien d’ailleurs au tempérament professionnel des hommes politiques qui s’étaient chargés de nos destinées. Il y aurait une étude curieuse à faire sur le genre d’intelligence et de caractère que comporte la carrière du barreau. J’excepte, bien entendu, quelques talens supérieurs qui, par la chaleur et la vigueur de leur âme, ont pu surmonter les instincts et les habitudes de la profession. On montrerait sans trop de peine que la complexion de l’avocat s’accommode mal de connaissances spéciales, précises, approfondies, et ne s’accommode pas mieux d’un caractère individuel et bien tranché. Il lui convient d’avoir une certaine étendue d’instruction, une provision toujours disponible de notions générales propres à s’adapter à tous les sujets, aisées à convertir en lieux-communs oratoires, et qui ne le gênent pas dans l’à-peu-près perpétuel où se complaît sa vague éloquence. Ce qui importe surtout, c’est la souplesse d’un caractère pour ainsi dire artificiel, s’ajustant sans peine à tous les mouvemens d’âme les plus contradictoires qui peuvent entrer dans les exigences de la profession, calme ou véhément selon la popularité de la cause ou la faiblesse du juge. À Paris, ce furent les doux qui régnèrent ; en province, ce furent les violens. On peut dire, sans rien exagérer, que nous avons vu pendant cinq mois toute la variété possible des hommes politiques que peut produire le barreau. Je ne sais quel mauvais plaisant a prétendu que cette invasion des avocats fut la huitième plaie de la république. Il est certain qu’on n’en avait jamais vu un aussi grand nombre émergeant à la fois du Palais de Justice et s’élançant au pouvoir. On a dressé cette statistique impertinente en la poursuivant partout, sur les sommets ou dans les régions moyennes de l’administration nouvelle. Sans parler des grands emplois tenus par les coryphées, combien en a-t-on compté de ces secrétaires du gouvernement, de ces secrétaires de la mairie de Paris, sans parler des secrétaires-généraux des ministères ! Il y en avait partout, dans les commissions spéciales, et jusque dans la commission des barri-