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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/542

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sel ait pour corollaire l’armement universel, et que chaque vote d’électeur ait pour garantie un fusil. Enfin on s’excusait sur les nécessités impérieuses de la situation militaire, qui parlaient plus haut, disait-on, que la prudence politique, et qui exigeaient que, Paris étant une place forte, chaque Parisien, à la veille du siège, devînt un soldat. De ces trois raisons, la première était la seule vraie ; c’était, comme il arrive souvent, celle que l’on ne donnait pas. Les deux autres, qu’on donnait ostensiblement, n’étaient que spécieuses, et cachaient sous une apparence de patriotisme exalté les plus graves périls follement provoqués et l’occasion de mortelles blessures pour la patrie. Le prétendu principe qui veut que le suffrage universel soit armé ne soutient pas l’examen. C’est une de ces applications de la logique à outrance qui caractérise l’école révolutionnaire. — On nous dit : Chaque électeur doit être armé pour défendre les institutions qu’il s’est données. Nous répondons que le vote suffit pour cela, et qu’il est plus sûr que le fusil. En France surtout, il semble que l’électeur ne soit armé que pour renverser les urnes électorales avec les scrutins qui viennent d’en sortir. La seule manière de faire durer les institutions dans notre malheureux pays, après qu’il les a fondées, c’est de ne pas lui donner la tentation avec le moyen de les détruire. Les minorités sont toujours prêtes à en appeler aux armes des décisions du vote. Voilà notre grande hérésie nationale, et, tant qu’elle durera, l’armement de tous sans discernement, sans garantie, sera la plus meurtrière des utopies. Aussi voyez ce qui arrive : chaque révolution a pour prologue l’armement universel et pour épilogue le désarmement. Si vous réclamez l’application, coûte que coûte, d’un principe fort contestable, au nom d’une logique outrée, au milieu de tant de passions ardentes et au risque de la plus effroyable guerre civile, je vous félicite de votre sang-froid de logicien ; vous n’êtes ni un patriote, ni un politique. D’ailleurs le vote lui-même implique certaines responsabilités, certaines conditions d’indigénat et d’innocence judiciaire dont il n’a été tenu aucun compte pour la distribution des armes. On les jetait par brassées dans certaines mairies où des chefs improvisés les distribuaient à leur gré. Combien de ces soldats et de ces chefs eux-mêmes ne figuraient pas sur les listes électorales, et cela pour de bonnes raisons que des procès scandaleux révélèrent plus tard ! Le principe même qui prétend armer le suffrage universel fut audacieusement violé au profit d’aventuriers de tout pays. Ainsi la garde nationale vit peu à peu s’altérer son véritable caractère ; elle fut envahie par cette révolution internationale, qui, une fois armée, nourrie, habillée, entretenue par nos soins vigilans, ne voulut plus désarmer. J’ar-