Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/538

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Cette proclamation prématurée enivra de joie la foule ; mais elle n’avait pas seulement le tort de nier indirectement le droit du pays, elle eut un autre inconvénient dont on s’aperçut plus tard. Elle fit croire au peuple de Paris, peu formaliste en pareille matière, que la république existait de droit, quand elle n’existait que de fait. Ce fut l’occasion d’un terrible malentendu, lorsque l’assemblée nationale refusa de s’associer à cette déclaration du gouvernement provisoire, et que, sans résoudre la question contre les vœux de Paris, elle prétendit la réserver et rester libre. On sait ce que produisit le mécontentement de la population parisienne, qui ne comprit rien à ces réserves, et quelle part il faut lui attribuer dans l’attitude expectante et inerte prise par une partie de la garde nationale dans la fatale journée du 18 mars. Elle accusait l’assemblée de lui disputer la conquête du 4 septembre, sans s’apercevoir que cette conquête de la république avait été sept mois auparavant la négation pure et simple de la souveraineté, nationale au profit de Paris. Entre la république de fait et la république de droit, elle ne put jamais voir la différence : elle fit ou laissa faire une révolution au nom d’un droit qui n’était qu’un fait.

À toutes ces fautes du gouvernement nouveau s’en ajouta une dernière, la plus grave de toutes, celle de vouloir gouverner seul, sous sa propre responsabilité, sans aucune intervention, sans aucun contrôle du pays, aussi longtemps du moins que le soutint à flot l’opinion parisienne. A supposer que l’on fût de bonne foi en se croyant réellement le 4 septembre investi d’un mandat supérieur (populaire ou providentiel, je ne sais), encore fallait-il le régulariser immédiatement en s’en servant pour convoquer une autre assemblée et remettre dans ses mains les pouvoirs que l’on tenait d’un tumulte de la rue. Le fit-on cependant ? On avait si sévèrement et si justement incriminé dans la naissance des régimes antérieurs la théorie du fait accompli ! Mais la prolongation indéfinie de ce pouvoir, qu’était-ce autre chose, sinon le résultat d’un fait accompli ? Ce fait n’était rien que la sympathie momentanée et la complicité fort indocile de cette partie du peuple qui avait acclamé, au 4 septembre, les députés de Paris et qui les insultait quelques jours après. Si le seul titre du pouvoir nouveau était sa popularité du 4 septembre, il faut avouer que ce titre a été bien éphémère, et n’a guère survécu au beau soleil qui a éclairé le berceau de la jeune république. Ah ! les acclamations de la rue et du boulevard, on sait maintenant ce qu’elles valent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles durent !

On pouvait soulever la France dans un élan de patriotisme en s’adressant directement à elle, en lui remettant à elle-même le soin de ses laborieuses et tragiques destinées. On l’avait promis. On