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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/532

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la révolution, elle est impuissante à la dominer. Œuvre et produit de mouvemens populaires sans règle, elle ne saurait leur en imposer une. Donc, par une autre fatalité qui est la conséquence de la première, il arrive que la république ouvre des périodes plus ou moins longues de désordre et d’anarchie, provoquant des réactions implacables ou des imitations funestes. C’est qu’on ne joue pas avec la révolution. Elle a quelque chose en elle de la force irrésistible d’un élément qui à certains momens domine et submerge toutes les forces morales, écrase toutes les volontés, détruit tous les obstacles qu’élève contre elle la prudence humaine.

En 1870, comme en 1848, le péché originel de la république a été la surprise imposée au pays. Son malheur est d’être née du fait le plus grave qui puisse déconcerter la moralité d’un peuple : la violation d’une assemblée. C’était la tache indélébile de l’empire, tache que plusieurs scrutins populaires n’ont pu effacer, une tache que la gloire même, mieux que cela, le bonheur de la France n’aurait pu jamais laver entièrement, et qui reparut avec une intensité effrayante dans nos désastres ; mais on ne pourra jamais convaincre le pays que l’immoralité du coup d’état ait créé par contre-coup la moralité du 4 septembre. On ne peut échapper à cette comparaison qu’à la condition de plaider la thèse des moyens justifiés par la fin. C’est une thèse bien compromettante, et qui se prête aux interprétations les plus contraires. Le premier élément des mœurs politiques d’un pays, le premier trait du caractère d’un homme d’état digne de le représenter, devrait être l’inviolabilité des assemblées passée à l’état de dogme. Hors de cette règle, il n’y a que pur empirisme, succession d’expédiens qui se détruisent les uns les autres, et parmi lesquels la probité d’un homme et la moralité d’un pays courent d’effrayans hasards. Tant que le respect absolu de la représentation nationale n’est pas entré sous forme d’habitude, d’instinct même, dans l’âme d’un peuple, son éducation politique n’est pas même commencée.

Et qu’on n’aille pas dire qu’à cette règle il y a des exceptions, que la dernière chambre de l’empire était discréditée par des connivences et des faiblesses inouïes, entachée par des excès de candidatures officielles qui avaient été des scandales publics, condamnée enfin par cette complicité d’optimisme avec le gouvernement qui avait troublé à la fois son sens politique et son sens moral. Quand tout cela serait vrai, quels que fussent les fautes de cette assemblée et ses vices d’origine, ils ne conféraient aucun droit sur elle aux hommes du 4 septembre, qui n’étaient rien que par elle. En dehors, ils étaient de simples citoyens sans mandat. On plaide en leur faveur les circonstances atténuantes en disant qu’eux au moins ils tenaient leur délégation d’un vote libre. Étaient-ils les seuls ?