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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/514

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prévisions de la féodalité primitive. Le droit romain reprenait sa part d’influence sur le règlement des intérêts privés. Les institutions de saint Louis étaient insuffisantes au gouvernement de la société transformée, et des institutions rajeunies n’étaient pas encore développées. C’est une époque de transition dont la voie est hésitante, incertaine, irrégulière ; de là des situations inextricables, et des complications redoutables à la fois pour la royauté, pour la féodalité, pour la bourgeoisie, pour les populations des campagnes. Le débrouillement de ces complications a occupé tout ce siècle et le suivant. Telle se présentait alors la société française, tourmentée à la fois par l’invasion étrangère et par le travail d’une transformation sociale, travail dont Froissart, qui écrivait pour les châteaux, n’a ni le sentiment ni le souci, mais qu’attestent les actes des états-généraux et des états particuliers. On accuse le roi Jean d’avoir été au-dessous de la tâche qui lui était départie. C’est, je crois, une erreur. L’homme de l’époque, alors comme aujourd’hui, aurait dû être tout le monde. L’Angleterre a fondé sa liberté sous Jean sans Terre, qui la déshonorait, et n’a point cherché son homme pour la conduire. Elle s’est dirigée elle-même vers le but et n’en a plus dévié. Au milieu du xive siècle, la France cherchait l’affranchissement de l’étranger et l’application d’un nouveau régime politique. Combattre l’Angleterre et régler sa police intérieure était le double objet de ses efforts ; en poursuivant le premier, son imprudence native lui a fait rencontrer Crécy et Poitiers. En poursuivant le second, alors qu’il ne tenait qu’à elle de savoir être libre, puisque le maître qu’elle pouvait craindre était captif, nous la verrons aux états de 1356 tracassière, impatiente du frein, incapable de se gouverner, revêche autant que mobile, passer enfin de l’obéissance à la révolte, donner le pas à la vanité sur le patriotisme, et perdre l’occasion d’organiser la liberté politique, qui était en ses mains. Ce n’est pas le roi Jean qu’il faut accuser, c’est l’imprévoyance caractéristique et congéniale de l’époque. Le roi Jean a régulièrement et sincèrement appelé les états du royaume à régler eux-mêmes leurs affaires. Que pouvait-il de plus ? Il n’y a point eu de tricherie de sa part avec eux ; il n’y a point eu de désaffection de leur part avec lui. En 1355, comme en 1351, ils ont protesté vouloir vivre et mourir avec le roi national. Le désastre de Poitiers a-t-il rompu cette union de sentimens, et à qui la faute ? Là est la question. Nous allons l’examiner.

Est-il vrai que le roi Jean ait à Poitiers attaqué huit mille hommes avec quatre-vingt mille, et que sa défaite ait été la juste punition d’une inqualifiable folie dans l’ordonnance de la bataille ? Je rie crains pas de le dire, l’histoire de cette bataille est à refaire. Les mémoires de Mathieu Villani sont à cet égard une source d’in-