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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/50

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M. Kern répliqua le 23 janvier pour rétablir les faits, et affirmer de nouveau, sans contester l’opinion de Vattel, que « le bombardement d’une ville fortifiée doit être précédé d’une dénonciation ; » mais il ne put triompher contre la raison du plus fort. La généreuse conduite de M. Kern n’en eut pas moins sa récompense : dans une assemblée des Suisses de Paris, réunie le 15 février, il reçut un hommage public et inattendu. M. A. Chenevière, qui arrivait de Berne, chargé d’une mission du conseil fédéral, lui dit avec une émotion vraie : « Oui, cher et digne ministre, nous ne vous offrons ici ni insigne de grade, ni brevet de décoration ou de pension ; mais ce que nous vous apportons est pour un cœur républicain mille fois plus précieux que tous les joyaux du monde, car, en vertu des pouvoirs que nous avons reçus, au nom du conseil fédéral, des autorités de la Suisse, de la nation tout entière, nous venons vous déclarer que vous avez bien mérité de la patrie. » Ces paroles furent saluées par une longue et unanime acclamation.

Si la Suisse échoua tristement à Versailles devant l’autorité de Vattel, elle réussit en revanche à Strasbourg, où la sécurité des assiégeans exigeait moins de prudence. C’est Bâle qui eut l’idée de porter secours aux Alsaciens, unis aux Suisses par une amitié séculaire, de vieux souvenirs [1], des vertus communes, des rapports de culture et de religion. Un comité se forma en faveur des assiégés, et obtint l’appui du conseil fédéral. Il fut décidé qu’on enverrait à Strasbourg une députation « pour concerter avec les commandans de la place et de l’armée assiégeante des mesures propres à faciliter à la population l’accès de la Suisse. » Les députés devaient donc avant tout obtenir la sortie des habitans inutiles et inoffensifs ; ces habitans recevraient des secours de la caisse fédérale, seraient amenés gratuitement, défrayés de toute manière, leurs effets ne paieraient aucun droit d’entrée. Tout cela fut stipulé dans un arrêté officiel communiqué à Carlsruhe, à Berlin et à Paris. Les députés désignés furent M. Bischoff de Bâle, le promoteur de cette généreuse idée, le docteur Ramer de Zurich, et le colonel de Büren de Berne. Ce dernier a raconté son expédition dans un intéressant rapport dont nous donnons une traduction libre, ou plutôt une réduction fidèle.

« La délégation partit pour Strasbourg. Comment serait-elle reçue ? Aurait-elle accès dans la ville ? Quels services lui permettrait-on de

  1. Il existe, il existait du moins dans la bibliothèque brûlée par les Prussiens, un singulier monument de l’ancienne amitié qui unissait la ville libre du Rhin aux cantons suisses ; c’était la fameuse marmite pesant 140 livres dans laquelle les Zurichois se rendant aux jeux de l’arquebuse, en 1576, apportèrent leur soupe à Strasbourg : les voyageurs vinrent d’un si bon pas qu’à leur arrivée la bouillie de mil (Hirsebrey) était encore toute chaude.