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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/499

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classique, avec son cortège de tableaux et d’appréciations. Bien éloignés du talent de Froissart, les Villani, surtout Mathieu, ont peut-être plus de valeur positive, au moins sur certains points. Ils ont évidemment puisé leurs informations à la cour papale d’Avignon, profondément mêlée à la diplomatie de l’époque. Les Villani travaillent donc sur des mémoires d’origine autorisée. Leur inclination n’est pas française : ils ne pardonnent point à nos rois d’opprimer la santa chiesa, et ils voient dans les malheurs de la France une punition de la justice divine ; mais ils connaissent bien les affaires, et l’on en tire d’utiles renseignemens. Tous ces documens mieux étudiés, plus attentivement consultés, rétablissent l’histoire du roi Jean sur sa base d’impartiale vérité.

On a critiqué comme entaché de l’empressement puéril d’une sotte vanité le sacre de Reims (26 septembre), suivant de si près la mort de Philippe de Valois (23 août) ; mais la bonne politique imposait cet empressement. La succession à la couronne étant contestée aux Valois, il importait de ne pas laisser la question indécise, et, comme le sacre était le complément de l’acclamation nationale, il fallait se hâter d’en obtenir la consécration pour fixer l’esprit des peuples à cet égard. Le clergé, les pairs, en se prononçant encore pour un Valois contre la prétention anglaise, apportaient au nouveau roi une force nécessaire et précieuse. De retour à Paris, le roi Jean « entendit, selon Froissart, à faire ses pourvéances et besognes, car les trêves étoient faillies entre lui et le roi d’Angleterre. » Les places du nord furent exactement ravitaillées, et le roi sa ménagea par la prise de Saint-Jean-d’Angely une compensation de l’échec éprouvé à Taillebourg. Des actes de générosité marquèrent ces premiers temps ; les enfans du comte d’Artois furent rendus à la liberté. Le roi Jean fit effort pour ramener l’union dans la famille royale, et pour la grouper autour de sa personne, dans une pensée commune de défense patriotique contre un prétendant étranger. Froissart et les chroniques de Saint-Denis s’accordent à signaler cette noble intention du nouveau roi. Un événement inattendu motiva malheureusement après ces premiers jours, marqués par la clémence, un acte de sévérité qui, par la forme en laquelle il fut accompli, fit naître des regrets. Les pratiques de légalité de Philippe le Bel, qui avaient si bien servi sa politique, avaient habitué les esprits à considérer comme surannées les violentes justices de l’ancienne royauté féodale. Le roi Jean eut le tort d’y revenir, comme avait fait son père en cas pareil, pour terrifier les traîtres à la patrie.

Les chroniques de Saint-Denis et d’autres documens dignes de créance attestent, contrairement à Froissart, que la ville de Caen avait été livrée aux Anglais par la trahison du connétable Raoul, comte d’Eu, de la maison de Brienne. Prisonnier en apparence, il