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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/466

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Sans doute il y aura toujours des hommes de mérite qui chez nous, comme en tout autre pays, seront écartés des assemblées. La démocratie n’a de goût que pour ses créatures, les partis se liguent contre ceux qui n’épousent pas leurs passions : un caractère indépendant est partout un titre d’honneur et un titre d’exclusion ; mais, toutes réserves faites, n’en est-il pas de nos assemblées comme de l’Académie française ? Il n’est pas difficile de nommer un certain nombre d’écrivains qui devraient être de l’Académie, et qui n’en sont pas : mais, à tout prendre, on ne trouverait pas quarante noms pour représenter l’esprit français aussi bien que le fait l’Académie. De ce côté encore, la raison donnée par Rossi ne vaut rien.

J’en dirai autant de cette distinction qui oppose l’esprit de conservation à l’esprit de progrès. Si l’on veut ôter toute popularité à l’une des deux chambres, que peut-on imaginer de mieux que d’en faire l’emblème du passé, l’instrument de la résistance chez un peuple amoureux de nouveautés ? Que la chambre des lords ait peu de goût pour les innovations, qu’elle défende à outrance les vieux principes anglais, c’est son affaire, cela tient, si l’on veut, aux origines et à la constitution de la pairie anglaise, mais il n’y a point là une loi naturelle applicable en tout pays. Est-ce que le sénat américain est plus conservateur ou moins ami de la liberté que la chambre des représentans ? Est-ce qu’il a pour politique de retarder le progrès ou de braver l’impopularité ? Tout au contraire, le sénat est la tête et le cœur du peuple américain. C’est lui qui a la confiance de la nation ; c’est lui seul qu’on écoute. Un pays de 40 millions d’âmes se laisse docilement conduire par une assemblée de soixante-quatorze conseillers. Admirable institution qui permet à la démocratie américaine de rivaliser de constance et de grandeur avec les gouvernemens de Rome, de Venise ou de Londres. Qu’on ne nous parle donc plus des droits ou des privilèges de l’aristocratie.

Le second motif que donne Rossi pour justifier le partage du corps législatif est plus sérieux et mieux fondé. La mer n’est ni plus orageuse, ni plus perfide qu’une assemblée unique, surtout quand cette assemblée est nombreuse ; mais à première vue on peut trouver qu’une seconde chambre est une machine bien lourde et bien coûteuse, si elle ne doit servir qu’à ralentir la discussion. Pour laisser à la passion populaire le temps de refroidir, ne saurait-on imaginer quelque moyen plus simple ? On établira la nécessité de trois lectures ou de trois délibérations avant le vote de la loi ? On mettra un intervalle de plusieurs jours entre la proposition, la discussion et le vote ? On exigera les deux tiers ou les trois quarts des voix, quand il s’agira de quelque grande mesure, comme une déclaration de guerre ou la révision de la constitution ? On aura un