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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/465

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tour la majorité. Les deux chambres sont une transaction entre l’aristocratie et la démocratie : la chambre haute ou sénat représente l’esprit de conservation, la tradition, la propriété ; la chambre basse ou corps législatif représente les idées nouvelles, les intérêts nouveaux, le progrès, la jeunesse et la vie.

La seconde opinion, continue Rossi, ne voit dans le partage du pouvoir législatif qu’une question de convenance et de sagesse politique. Une assemblée unique est exposée à tous les entraînemens de l’heure présente, à tous les orages de la passion. Pour la garantir de ses propres faiblesses, il faut la diviser. Une double discussion, une double délibération, donnent au législateur et au pays le temps de réfléchir ; elles assurent la victoire de la raison. Dans cet ordre d’idées, qui est celui que les constituans de l’an III ont suivi, peu importe comment on compose chacune des deux chambres, pourvu qu’il y en ait deux qui se modèrent l’une par l’autre. A vrai dire, il n’y a ni chambre haute, ni chambre basse ; il y a un seul corps législatif partagé en deux sections.

Pour résumer en peu de mots les deux systèmes : dans le premier, c’est le double élément social qui fait la différence ; dans le second, c’est la double action d’un même élément.

Cette distinction de l’aristocratie et de la démocratie a fait fortune sous la restauration : on la retrouve dans la plupart des discours et des pamphlets du temps. Montesquieu était la grande autorité du jour. On citait son opinion comme un dogme qui ne souffrait pas de discussion ; mais, à supposer que l’ingénieux auteur de l’Esprit des lois ait vu juste, qu’il ait exactement décrit la société anglaise telle qu’elle existait en 1748, qui ne sent que ses observations ne s’appliquent nullement à la France de 1814 ou de 1830 et moins encore à la France de 1871 ? Pour faire la part de l’aristocratie dans le gouvernement, la première condition, il est naïf de le dire, c’est qu’il y ait une aristocratie. En Angleterre, elle existe ; mais où la trouver en France et en Amérique ? Croit-on que la loi puisse créer une pareille institution chez un peuple qui a pour l’égalité une passion jalouse ? En 1814, on a fait une pairie héréditaire, en 1830 une pairie viagère, en 1852 un sénat. On a mis dans ces assemblées des hommes distingués, de vieux serviteurs de l’état. Quelle force ont-ils donnée au gouvernement, quelle révolution ont-ils empêchée ? Sans racine dans le pays, l’orage les a emportés. Après une expérience si souvent répétée, il n’est plus permis en France de faire de l’aristocratie un élément de la société et du gouvernement.

Est-il vrai d’ailleurs qu’en France l’aristocratie du talent, de la richesse, ou même de la naissance, soit exclue du corps législatif ? Il suffit de prendre une liste de députés pour s’assurer du contraire.