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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/458

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par nos lois électorales, que d’ailleurs il serait absolument impossible, dans une ville comme Paris, de soumettre trois ou quatre mille jeunes gens à un contrôle efficace, que cela regardait les familles ou les associations, que l’état chez nous était déjà bien trop mêlé à mille choses dont il devrait être exclu, que je comprenais bien la surveillance d’une corporation sur ses membres, mais qu’on ne saurait admettre l’ingérence de l’état dans des affaires toutes privées, — comme il ne voulait rien entendre à mes raisons, j’en vins à lui dire combien le contrôle de son rector magnificus me paraissait illusoire, et pour preuve je lui proposai de m’accompagner le soir même au jardin de l’université. Il n’accepta pas, et pour cause. Depuis, il évita de me rencontrer.

La générosité, cette vertu toute française, n’est pas plus que la franchise dans le tempérament allemand. Vainqueurs, les Français se sont presque toujours fait des amis de leurs ennemis de la veille en ne les humiliant pas. Les Russes nous ont pardonné Sébastopol, et les Autrichiens ont depuis longtemps oublié Solferino. Les Allemands, et je ne parle pas des atrocités qu’ils ont commises en France, ont tout fait pour laisser dans le cœur de leurs 300,000 prisonniers le germe d’une haine immortelle. Qui dira toutes les humiliations qu’ils ont infligées aux officiers et toutes les souffrances de nos malheureux soldats ? Matériellement le régime de ces derniers n’était pas mauvais ; cantonnés dans des baraquemens en bois qu’on leur avait fait construire à l’automne, ils ont pu traverser un des hivers les plus rigoureux qu’on ait vus depuis vingt ans. Leur nourriture était la même que celle des soldats allemands ; dans plusieurs endroits même, on leur donnait du pain un peu meilleur, fait d’une façon moins grossière et d’une digestion plus facile. Quand les froids vinrent, on mit un poêle dans chaque chambrée, on leur distribua de la paille. On ne la changeait pas souvent, il est vrai, et cette litière finissait par devenir un véritable fumier (j’ai vu de ces malheureux qui étaient rongés de vermine). À cela près, l’autorité militaire se montrait assez humaine à leur égard ; mais quelle situation que celle de ces hommes abandonnés à eux-mêmes, sans nouvelles, sans assistance aucune, sans communication possible avec le dehors, parqués comme un troupeau de bœufs, privés de tout secours intellectuel, vivant de la vie animale, mourant d’inaction et de nostalgie ! Au commencement, les officiers qui se trouvaient en résidence dans les villes auprès desquelles on avait établi des baraquemens avaient obtenu l’autorisation d’aller visiter les troupes. Nous leur portions quelques secours en argent, surtout en effets ; beaucoup n’avaient plus ni sacs, ni couvertures. Nous leur donnions des nouvelles de France, le peu que nous savions par les journaux allemands et par l’Indépendance belge ; nous nous chargions de faire