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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/445

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voyions ; mais, hélas ! ce n’est pas l’ordre de marcher en avant que nous envoie le général de Wimpfen, qui vient de prendre le commandement des mains du général Ducrot, à qui le maréchal de Mac-Mahon, blessé, l’avait remis. C’est l’ordre de se replier à 500 mètres en arrière, du côté de Sedan. Qu’allons-nous faire par là ? Serons-nous plus à l’abri des projectiles ? Pas le moins du monde. Veut-on tenter de s’ouvrir la route de Mézières ? Pas davantage. N’importe, il faut partir ; on part. À ce moment, la grande batterie de droite, qui s’est aperçue de notre mouvement, dirige sur nous le feu de ses trente-deux pièces ; une grêle d’obus nous arrive dans le dos : les uns passent en sifflant au-dessus de nos têtes, et vont se perdre dans les champs de betteraves en soulevant une colonne de poussière semblable à quelque éruption volcanique, les autres éclatent à quelques mètres en arrière, plusieurs tombent au milieu de nos rangs et s’y fraient un chemin sanglant. Un de ces projectiles atteint mon pauvre capitaine Desgranges, et lui brise la jambe au-dessous du genou. Il s’affaisse sans pousser un cri. Je le reçois dans mes bras. Aidé de deux tirailleurs, nous l’emportons. Nous n’avons pas fait 400 mètres, que nous sommes obligés de nous arrêter pour souffler. L’émotion m’avait gagné et paralysait mes forces. Je regarde tout autour de moi ; pas une ambulance. Un médecin passait. Je cours à lui. Il y avait un peu plus loin une butte de terre qui nous masquait de l’ennemi. Nous y portons le capitaine, et là le docteur lui fait avec nos mouchoirs et quelques brins de paille un premier pansement, hélas ! bien insuffisant. Il nous quitte en me disant à l’oreille : « Dépêchez-vous de gagner l’ambulance ; s’il n’est pas amputé dans deux heures, il est perdu. — L’ambulance, mais où est-elle ? — Je suis comme vous, me répond-il avec un sourire amer ; je la cherche. Elle était, il n’y a qu’une heure, derrière ce bouquet de bois ; j’en viens et n’ai plus rien vu. Tâchez d’être plus heureux que moi, je retourne à Sedan, où je trouverai de la besogne. »

Que faire ? Revenir sur nos pas, c’était impossible ; gagner Sedan, nous en étions à plus de 3 kilomètres. Nous nous décidons à prendre du côté des bois, dans l’espoir de trouver quelque maison isolée. Le capitaine s’affaiblissait visiblement, et nous sentions son corps peser plus lourdement sur nos bras au fur et à mesure que nous avancions. A chaque fois que le pied manquait à l’un de nous, la douleur plus aiguë lui faisait relever la tête ; mais elle retombait bien vite sur la poitrine, et je la sentais qui s’en allait de droite et de gauche, suivant que nous levions l’une ou l’autre jambe. Enfin nous arrivons haletans, épuisés, à l’extrémité d’un premier bouquet de bois d’où nous apercevons, derrière un rideau de grands arbres, une vieille habitation. Il était temps ; mes deux camarades