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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/441

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revis l’œuvre terrible des obus : hommes coupes en deux, décapités quelquefois jusqu’aux épaules, quelquefois seulement jusqu’à la mâchoire inférieure, ventres ouverts, entrailles pendantes, dos labourés horriblement, bras et jambes emportés. Les coups des balles étaient moins affreux, sauf pour celles qui étaient arrivées en plein visage. Elles surprenaient davantage, et la plupart des soldats qu’elles avaient foudroyés gardaient après leur mort la figure et l’attitude du dernier moment. Nous battions en retraite lorsque nous apercevons trois ou quatre des nôtres dans un fossé, derrière une haie au travers de laquelle ils avaient passé leurs canons de fusil, prêts à faire feu. Eh ! leur crions-nous, ne restez pas là, vous allez vous faire prendre ! Nulle réponse, nul mouvement : ils étaient morts. Ceux qui avaient été moins bien touchés, blessés grièvement, étaient plus à plaindre et plus pénibles à voir ; la plupart cependant conservaient dans la douleur une ferme attitude. Il y en avait de mortellement atteints qui trouvaient encore la force d’ôter leur sac, de prendre leur couverture et de s’en envelopper ; puis ils se couchaient tranquillement pour attendre l’éternel sommeil. Braves soldats, dignes de leurs chefs héroïques ! — D’un Bellamy, qui s’élance à vingt pas de sa compagnie, une badine à la main, la tête haute et le sourire aux lèvres, et qui tombe en criant à ses hommes : En avant ! — D’un Tourangin, qui, renversé d’abord sous son cheval, se dégage, remonte en selle, est renversé de nouveau, cette fois pour ne plus se relever, cherche une petite croix sous ses vêtemens, la porte à ses lèvres, l’applique sur son cœur, et meurt avec la radieuse sérénité d’un martyr ! — De tant d’autres enfin qui ont prouvé ce jour-là que, si le plus brillant courage et le plus superbe dédain de la mort avaient suffi pour vaincre, nous n’aurions jamais été battus.

Je fus tiré de cette vision par le mouvement qui se fit tout à coup autour de moi. L’ordre du départ était arrivé, on se le passait de bouche en bouche pour ne pas réveiller dans la nuit un dangereux écho. Surpris dans leur sommeil, les hommes allaient de droite, de gauche, cherchant qui son fusil, qui son sac, passant, repassant, se croisant, se heurtant, s’appelant les uns les autres : étrange grouillement, qui produisait une rumeur confuse pareille au bourdonnement d’une ruche. Quand nous arrivâmes dans l’après-midi du lendemain à Frœschwiller, où s’était concentré tout le premier corps, il y avait juste quarante-huit heures que nous n’avions touché de vivres ; le 4, nous nous étions battus, 8,000 contre 45,000, de sept heures du matin à trois heures de l’après-midi ; nous avions marché le reste de la journée, presque toute la, nuit et la moitié de la journée du 5 ; nous avions perdu plus du tiers de notre effectif, tué ou blessé plus de 9,000 hommes à l’ennemi ; selon toutes pro-