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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/413

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faire respecter la religion, les coutumes, la liberté des citoyens inoffensifs. Le décret sur la compétence des conseils de guerre fut publié le 2 septembre. Je ne remarquerai pas qu’il prononçait la peine de mort pour las moindres délits, et qu’il a toujours été strictement exécuté, qu’il punissait de mort par exemple le fait d’indiquer à une compagnie française le vrai chemin, de brûler des munitions laissées par l’armée française : c’était là une loi de terreur, et toutes les nations ne voudraient pas avoir à leur charge un pareil code ; mais si à ce prix la neutralité des personnes civiles était assurée, si les déclarations du gouverneur étaient sincères, l’Allemagne pouvait justifier à ses propres yeux les rigueurs de ce code. En fait, la neutralité n’était que le dévoûment complet aux armées allemandes ; tous les services qui entraînaient la mort quand on les rendait aux soldats français ne pouvaient être refusés aux troupes ennemies que sous peine de mort. Ainsi on ne demandait plus à la population d’être neutre, on lui demandait de faire le mal à nos soldats : on lui faisait un crime du moindre refus. Un article additionnel portait que toutes les atteintes à l’autorité allemande, non définies par le décret, étaient de la compétence des conseils de guerre. C’était ouvrir la porte toute grande à l’arbitraire ; il n’est pas de mesure, si cruelle qu’elle fût, qui n’ait été justifiée depuis six mois en Alsace par ces termes vagues : « dans l’intérêt des armées alliées placées sous le commandement du roi Guillaume de Prusse. » Enfin, si c’est un principe du droit des gens que les habitans civils sont neutres, nous demanderons à l’Allemagne pourquoi dans tous les sièges, plutôt que de faire les parallèles régulières, elle a bombardé sans merci la population civile, lors même que rien ne s’opposait à la construction de ces parallèles et à l’attaque des murs ; pourquoi le général de Werder a fait répondre à l’évêque de Strasbourg, qui lui demandait pour les malades et les enfans la permission de quitter la ville : « Ce sont là des élémens de faiblesse que nous devons laisser dans toute place assiégée. » Ces malades et ces enfans faisaient partie de la population civile, qui est neutre. Le principe de la neutralité des habitans est trop difficile à respecter pour qu’on puisse en son nom porter la peine de mort contre les moindres fautes des non-combattans dans les pays envahis. C’est une illusion étrange que de croire à cette neutralité absolue ; elle n’existe pas. Tous les efforts du droit des gens doivent tendre à l’établir ; mais comme ils n’y sont pas encore parvenus, il ne faut pas, au nom d’une pareille théorie, proclamer un code de mort. Pour tout juge impartial, le vainqueur qui abuse ainsi de la force, qu’il en ait conscience ou non, méconnaît le droit naturel et n’obéit qu’à l’intérêt.

Le décret sur la compétence des conseils de guerre suffisait pour