Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/402

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


c’était le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé sur lui, le jour où il l’avait quittée avec mépris, lui était resté sur le cœur et pour ainsi dire devant les yeux ; ce pauvre petit être qui s’était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était retombé sous l’empire de l’amour, n’était pas une intrigante : c’était une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l’avait pas poussée au désespoir en voulant la sauver ?

Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se rappela qu’en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d’un estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin et d’un invalide qui tenait l’établissement. Il s’y rendit, et trouva la jeune fille entre la vie et la mort. Son frère était auprès d’elle. Après l’avoir vainement cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu’on y aurait de ses nouvelles.

Francia était dans une petite chambre humide et misérable qui ne recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de puits formé par la superposition des étages et imprégné de toutes les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C’était la chambre de Moynet, il n’en avait pas de meilleure à offrir, il n’avait pas le moyen d’en louer une autre et de payer une garde. Dodore heureusement ne quittait pas sa sœur d’un instant. Il la soignait avec un dévoûment et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et par la résolution de travailler. Antoine, qui s’était arrangé pour travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à midi et le soir, apporter tout ce qu’il pouvait se procurer pour le soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne Auvergnate, parente d’Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit relayer Théodore, ou l’aider à contenir les accès de délire de sa sœur. Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours ; mais le contraste entre le lieu écœurant et sinistre où il la trouvait, après l’avoir laissée dans une sorte d’opulence, serra le cœur du docteur Faure. Il dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et, après s’être bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout bas avec lui dans un coin : — S’il faut qu’elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle qu’elle fût morte !

— Vous la croyez folle ? dit le docteur.

— Oui, monsieur, car c’est quand la fièvre la quitte un peu