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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/398

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— Votre excellence a raison, et c’est parce qu’elle fait plus grand cas de l’une que de l’autre qu’elle ferait bien d’écrire à son oncle. Je porterais la lettre de bonne heure, j’apporterais la réponse. C’est le moyen de tout concilier, et je gage qu’en voyant la soumission de votre excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite. Peut-être même ne s’en souciera-t-il plus du tout.

— C’est possible, il faut réfléchir à tout cela. Retirez-vous, Valentin ; à mon réveil, je vous dirai ce qu’il faut faire.

Et Mourzakine, incapable de résister davantage au sommeil, se déshabilla vite et tomba sur son lit, où il s’endormit comme frappé de la foudre, car il ne prit même pas la peine de ramener ses couvertures sur sa poitrine.

Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans après une nuit d’agitation et de plaisir. Il faisait peut-être des rêves d’amour où tantôt la marquise, tantôt la grisette lui apparaissait. Plus probablement il ne rêvait pas. Il était plongé dans l’anéantissement du premier sommeil. Francia sortit de sa cachette, et marcha dans la chambre avec précaution, puis sans précaution ; il n’entendait rien. Elle tira les verrous de la porte, après avoir écouté les pas de Valentin, qui s’éloignaient. Mozdar ne bougeait plus ; il couchait sous le péristyle, non dans un lit, les cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais sur un divan, sans se déshabiller, afin d’être toujours prêt à recevoir un ordre de son maître.

Francia s’assit sur une chaise, et regarda Mourzakine. Comme il était calme ! Comme il l’avait oubliée ! Combien peu de chose elle était pour lui ! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant Ogokskoï, il n’osait pas le lui disputer ; il essaierait, quand il aurait bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication ; peut-être même ne l’essaierait-il pas du tout !

Francia mesura l’abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer ses dents. Elle sentait son cœur aussi glacé que ses membres. Elle repassa dans son esprit encore lucide tous les événemens de la soirée : la soumission avec laquelle Mourzakine l’avait abandonnée au ravisseur était pour elle le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle aussi, lui ; mais il lui faisait encore l’honneur d’être brutalement jaloux. Il l’eût tuée plutôt que de la céder à un autre. Mourzakine s’était contenté de lui fournir un moyen de tuer son rival. — Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, puisqu’à présent le voilà qui dort et ne se souvient plus que j’existe ? Sans doute qu’il hérite de son oncle, et qu’il m’aurait su gré de le faire hériter tout de suite !

Elle eut un rire convulsif, et crut entendre résonner à ses oreilles