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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/395

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La porte de l’arrière-boutique était ouverte. Elle s’élança dehors, elle courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était déjà loin ; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas où elle demeurait ; il lui fut impossible de la rejoindre.

D’abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu’à gagner la Seine ; mais un instinct plus fort que le désespoir, un vague sentiment de l’amour que Mourzakine lui portait encore l’arrêta au bord du parapet. Qui sait si le prince n’était pas innocent ? Le comte avait peut-être tout inventé pour la perdre. C’était sans doute un homme indigne, infâme, puisqu’il avait voulu lui faire violence. Sans doute aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu’il avait donné à Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le prince n’avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu’il avait fait cette action qui signifiait : tue-le, plutôt que de céder.

Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir avec moins de haine dans le cœur et de honte sur la tête.

Elle pouvait toujours en venir là ; elle avait le poignard, elle le tira et regarda à la lueur du réverbère sa lame effilée, sa fine pointe ; elle le regarda longtemps, elle perça le bout de sa ceinture de soie repliée en plusieurs doubles. Rien n’est plus impénétrable à l’acier, la plus forte aiguille s’y fût brisée ; le stylet s’y enfonça sans que Francia fît le moindre effort. — Eh bien ! se dit-elle, rien n’est plus facile que de se mettre cela dans le cœur. Me voilà sûre d’en finir quand je voudrai. J’ai été blessée à la guerre ; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal. Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas ! Elle roula trois fois autour de sa taille la belle écharpe de crêpe de Chine que Mourzakine lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan, et reprit sa course jusqu’à l’hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se rendre au pavillon.

Il était trois heures du matin lorsqu’elle y arriva. Une voiture en sortait, et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était situé. Elle suivit cette voiture, qui allait vite ; elle la suivit avec la puissance exceptionnelle que donne la surexcitation : elle arriva en même temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaça de manière à n’être pas vue, et, profitant du moment où, après avoir ouvert la grille, Mozdar se présentait à la portière pour recevoir son maître, elle se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et gros corps de son heiduque devant les yeux, ne se doutèrent qu’elle fût entrée.

Elle s’élança dans le jardin, au hasard d’y rencontrer Valentin, qu’elle ne rencontra pas, alla droit à la chambre de Mourzakine, et