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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/394

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ta gentillesse et ton bon cœur ; mais à présent ! à présent, petite, quel honnête homme, même amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d’un Russe ! Ça sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il faudra passer de l’un à l’autre, jusqu’à l’hôpital et au trottoir !

— Si c’est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau !

— Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-là ! on n’en a pas le droit ; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir.

— Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée, perdue ?

Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n’était pas assez fort en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu’une issue. Ce fut de lui offrir le pardon et l’amour d’Antoine. — Il n’y a, lui dit-il, qu’un homme assez bon et assez patient pour ne pas te repousser. Tu n’as qu’un mot à lui dire ; il n’est pas sans point d’honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai dit : L’honneur peut aller avec le pardon, il me croira. Voyons, finissons-en, je vais l’appeler, et pendant que vous causerez tous deux, j’irai mettre pour dormir une paillasse dans le billard. Tu dormiras dans ma chambre sur un matelas ; demain nous verrons à te trouver une mansarde.

Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instans. Il fallait à Moynet le temps d’avertir et de persuader son neveu. Si l’explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée. Attendrie par l’aveugle dévoûment d’Antoine, elle eût vaincu sa répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son organisation ; mais Antoine, qui s’était fait un devoir d’attendre, ne savait pas veiller : c’était un rude travailleur, chaque soir il tombait de fatigue. Pour ne pas s’endormir, il avait allumé sa pipe, et, comme l’atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était sorti pour marcher en fumant ; il était assez loin dans la rue. Moynet envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s’expliqua ; mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale, il fallut bien quelques minutes pour s’entendre, et Francia avait eu le temps de la réflexion. — Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d’un coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de paroles pour lui donner en moi une confiance qu’il ne peut plus avoir. Ah ! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections ! Prendre pour maître un homme qui rougit de vous aimer ! non ! ce n’est pas possible, mieux vaut mourir !