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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/393

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pour te garder ! Mais avec une seule jambe, pas un sou d’avance, pas d’industrie, pas de famille, rien, quoi ! je n’étais bon qu’à faire un état de cantinière ; grâce à un ami, j’ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image à un mur, et où je n’ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pendant ce temps-là, mam’zelle, que je croyais si sage et qui logeait là-haut dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des chiffons et des amusemens. On se laissait mener au spectacle et à la promenade, avec les autres petites ouvrières, par les garçons du quartier, qui faisaient des dettes à leurs parens pour trimballer cette volaille. Je t’avais dit plus d’une fois : N’y va pas ; il t’arrivera malheur ! Tu me promettais tout ce que je voulais : tu es douce, et on te croirait raisonnable ; mais tu n’as pas de ça (Moynet frappait sur sa poitrine) ! Tu n’as ni cœur, ni âme ! Une chiffe, quoi ! Un oiseau qui ne veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas grand’chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine, tu le pourrais peut-être encore ! Mais non, tu te crois d’une plus belle espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant les Cosaques, et on dit : Je suis artiste. On se donne à un perruquier parce qu’il est artiste, lui aussi ! Tiens, tout ce qui sort du théâtre et tout ce qui y entre, c’est des vagabonds et des ambitieux ! On s’habille en princes et en princesses, et on rêve d’être des rois et des empereurs. J’ai vu ça à Moscou, moi ; il y avait des comparses de théâtre qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n’auraient jamais pris un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t’en ressens : tu seras toujours celle qui ne fait rien d’utile, et qui compte sur les autres pour l’entretenir.

— Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n’ai jamais été si bas que ça. Je n’ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma faute, je n’ai pas voulu me mettre dans la misère avec Antoine, qui ne gagne pas assez pour être en famille, et qui aurait été malheureux. Ceux dont j’ai accepté quelque chose n’auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient contentées d’aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner quelques sous pour habiller mon frère ; enfin je ne me suis jamais égarée que par inclination : vous ne m’avez jamais vue avec des riches, et vous savez bien qu’il n’en manque pas pour nous offrir tout ce que nous pourrions souhaiter.

— Je sais tout ça ; jusqu’à présent tu avais été plus folle que fautive, c’est pourquoi je te pardonnais, je t’aimais encore, je ne souffrais pas qu’on dît du mal de toi : je me figurais que tu rencontrerais quelque amant convenable dont tu saurais faire un mari par