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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/391

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d’accepter, et, pour hâter sa résolution, il l’entoura de ses bras athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard ; elle le sortit adroitement de sa ceinture, où elle l’avait passé en le couvrant de son châle. — Ne me touchez pas, dit-elle à Ogokskoï ; je ne suis pas si méprisable et si faible que vous croyez.

Elle était résolue à se défendre, et il l’attaquait sans ménagement, ne croyant point à une vraie résistance, lorsqu’elle avisa tout à coup, à la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture, et qui marchait tout près. — Antoine ! s’écria-t-elle en se penchant dehors. À l’instant même la portière s’ouvrit, et, sans que le marchepied fût baissé, elle tomba dans les bras d’Antoine, qui l’emporta comme une plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant la Porte-Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule ; il retira à lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas, et disparut dans la foule des voitures et des piétons.

Francia était presque évanouie ; pourtant elle put dire à Antoine : — Allons chez Moynet.

Au bout d’un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à deux pas de l’estaminet de la Jambe de bois, c’est ainsi que les gens du quartier désignaient familièrement l’établissement du sergent Moynet. Il était encore ouvert. L’invalide fit un grand cri de joie en revoyant sa fille adoptive ; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit entrer dans une sorte d’office où il n’y avait personne, et où il se hâta de l’interroger. Elle ne pouvait pas encore parler, et il questionna Antoine, qui baissa la tête et refusa de répondre. — Elle vous dira ce qu’elle voudra, dit-il ; moi, je n’ai qu’à me taire ! — Et comme il pensait bien qu’elle ne voudrait pas s’expliquer devant lui, l’honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir la vérité. Il se retira en disant à Francia : — Je m’en vais aider le garçon à fermer l’établissement. Si vous avez quelque chose à me commander, je suis là.

Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu’il serra dans les siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne trahit pourtant rien. — Voyons, parleras-tu ? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu’ils furent seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça ! Je n’ai rien dit ; mais je n’ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mère, d’autant plus que j’ai su des choses qui ne m’ont pas plu. Pendant que je courais l’autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu sortais malgré ma défense, tu n’es rentrée qu’au jour, et ce même jour-là tu dispa-