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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/386

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et celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l’air de ne pas tenir plus de compte de sa présence que de celle d’un laquais, tandis qu’il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant tour que son oncle venait de lui jouer. Il n’était pas sans crainte sur l’issue de cette mystification féroce, lorsqu’au bout de quelques instans il vit l’ouvreuse entr’ouvrir discrètement la loge et lui glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut ces mots tracés au crayon : — « Dis à Mme la marquise qu’un ordre inattendu, venu de la rue Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire, et me force à te laisser l’honneur de me remplacer auprès d’elle. Vous trouverez en bas mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez toi. »

Eh bien ! pensa Mourzakine, il n’y a que demi-mal, puisqu’elle est débarrassée de lui ! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la marquise ; mais celle-ci me reçoit si mal, qu’elle ne me gardera pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de l’accompagner.

Le spectacle finissait. Il offrit à Mme de Thièvre le châle qu’elle devait prendre pour sortir. — Où donc est le comte Ogokskoï ? lui dit-elle sèchement. — Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras. Elle le prit sans répondre un mot, et, comme d’après son air courroucé il hésitait à monter en voiture auprès d’elle, elle lui dit d’un ton impérieux : — Montez donc ! vous me faites enrhumer ! — Il s’assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin de lui que possible.

Il n’en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu’à elle. Il l’avait cherchée des yeux à la sortie. Il n’avait vu ni elle, ni Valentin ; mais cela n’était-il pas tout simple ? Les spectateurs placés au rez-de-chaussée avaient dû s’écouler plus vite que ceux du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l’inquiétude et la jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant : Mon neveu reconduit une belle dame, ne l’attendez pas ; mais Diomiditch comptait sur l’éloquence de Valentin pour la rassurer et lui faire prendre patience. D’ailleurs elle était en fiacre, la voiture louée par Ogokskoï allait très vite. Il ne pouvait manquer d’arriver en même temps que Francia au pavillon.

Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d’autres relativement à la belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse contre lui : devait-il accepter platement sa défaite et l’humiliation que son oncle lui avait ménagée ? Nul doute que Ogokskoï n’eût dit