Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/385

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d’un instant, il revint à son neveu en disant : — Tu m’as trompé, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux savoir à présent si elle a de l’esprit. Va-t’en là-haut saluer M. et Mme de Thièvre.

— Là-haut ? Mme de Thièvre est ici ?

— Oui, et elle sait que tu t’y trouves. Je t’avais aperçu déjà, je lui ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va ! va donc ! m’entends-tu ? Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.

Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses intonations, Diomiditch savait très bien ce qu’elles signifiaient. Il se résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle courir en plein théâtre ? Pourtant une idée sauvage lui entra soudainement dans l’esprit, — Je vous obéis, répondit-il ; mais permettez-moi de dire à ma petite amie qui vous êtes, afin qu’elle n’ait pas peur de se trouver avec un inconnu, et qu’elle ose vous répondre, si vous lui faites l’honneur de lui adresser la parole.

Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia : — Je reviens à l’instant ; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la bonté de prendre ma place,… tu lui dois le respect.

En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à Francia le poignard persan qu’il avait gardé sur lui, et qu’il lui mit dans la main en la lui serrant d’une manière significative. Son corps interceptait au regard d’Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le poussa sans qu’il y parût, mais avec la force inerte et invincible d’un rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder la place et monter à la loge de Mme de Thièvre, dont sans autre explication son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle de Francia.

La marquise le reçut très froidement. Il l’avait trop ouvertement négligée ; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à peine, et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris grand intérêt au dernier acte.

Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint. — Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprès de Mme de Thièvre ; je suis forcé, pour des raisons de la dernière importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m’a promis de reconduire la marquise chez elle ; il a sa voiture, et je suis forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n’en doute pas, veuillez donc ne quitter Mme de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir son bras.

M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter,