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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/380

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dans une petite loge d’en bas où tu ne seras vue de personne ? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu ne sois pas vue au bras d’un étranger en uniforme, puisque tu crains de passer pour traître envers ta patrie ! Nous irons où tu voudras, nous ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l’autre jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi !

Pendant qu’elle s’habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue, heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut M. Faure avec une politesse railleuse. — Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n’ai massacré personne de sa famille. Nous allons sortir, veuillez me dire, docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.

— Je ne venais pas chercher de l’argent, répondit M. Faure, j’en apportais, je croyais avoir une bonne action à faire ; mais puisque j’ai été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et je vais chercher à la mieux placer.

Il s’en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du cœur comme un coup d’épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée sous une humiliation que personne jusqu’alors ne lui avait infligée. — Voyons, lui dit le prince : vas-tu être malheureuse avec moi ? quand je fais mon possible pour te distraire et t’égayer ! Te sens-tu malade ? veux-tu te recoucher et dormir ?

— Non ! s’écria-t-elle en lui saisissant le bras ; vous vous en iriez chez cette dame !

— Te voilà jalouse encore !

— Eh bien ! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m’avez dit, je suis jalouse malgré moi ! Ah ! tenez, je souffre bien ; je sens que je suis lâche d’aimer un ennemi de mon pays ! Je sais que pour cela je mérite le mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du cœur. Peut-être qu’une femme de votre pays ne se donnerait pas à un militaire français ; mais je supporterai cette honte, si vous m’aimez, parce que cette chose-là est tout pour moi ; seulement il faut m’aimer ! Si vous me trompiez !…

Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l’énergie de cette affection dans un être si faible, en fut touché. — Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu’elle avait jeté sur la table, je te donne ce bijou ; c’est un bijou, tu vois ! c’est orné de pierres fines, et c’est assez petit pour être caché dans le mouchoir ou dans le gant. Ce n’est pas plus embarrassant qu’un éventail ; mais c’est