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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/361

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ils ont publié leur programme politique. On a essayé de convoquer à Bordeaux des délégués des principales municipalités urbaines de la France, et ces délégués, réunis en conclave dans cette paisible et brillante Gironde qui est beaucoup moins révolutionnaire qu’on ne la représente, devaient, ni plus ni moins, se constituer en pacificateurs, en arbitres entre Paris et Versailles. Les inventeurs de ce plan de manifestation ne se prononçaient pas absolument pour Paris ; ils le ménageaient, mais pour sur on ne ménageait pas Versailles, qui avait décidément le tort d’être trop rural, de ne pas reconnaître la prépondérance des villes. Une fois dans cette voie, on pouvait aller loin. Par une coïncidence curieuse, quoique toute fortuite, l’assemblée nationale avait à se prononcer au même instant sur une proposition faite par quelques députés de Paris pour attribuer aux villes un droit spécial de représentation. Sans doute la proposition des députés de Paris et la tentative de manifestation de Bordeaux n’étaient point combinées, c’est par un simple hasard qu’elles ont été discutées dans la même séance. Il n’est pas moins vrai que les deux choses procédaient d’un même esprit, que la motion parlementaire semblait donner une apparence de raison à la tentative de Bordeaux, et que l’une et l’autre étaient la sanction indirecte de l’insurrection parisienne.

Quant à la manifestation bordelaise, elle a été interdite comme une violation de la loi, comme un véritable attentat à l’ordre public, et le gouvernement a certainement obéi à la plus simple inspiration de prudence en soufflant sur toutes ces fantaisies d’agitation, en rappelant au devoir les membres des conseils municipaux qui auraient pu être tentés d’y manquer. Si le mouvement avait pu prendre une certaine consistance en faisant violence au pays, qui n’a point donné à ses conseillers municipaux un pareil mandat, le résultat était évident : l’assemblée nationale n’avait plus qu’à s’en aller, il y avait une sorte de fédération provinciale des minorités agitatrices donnant la main, sous prétexte de conciliation, à cette autre minorité qui s’appelle la commune de Paris, et la France glissait dans cet abîme d’anarchie au bord duquel elle se retient de tout ce qui lui reste d’énergie. Les délégués n’iront sans doute pas plus loin, ils ne se rendront pas à Bordeaux, et ils s’empresseront encore moins d’aller occuper le palais du Luxembourg, que leur offre la commune de Paris. Quant à la proposition des députés parisiens sur la représentation des villes, elle a été repoussée après une brillante discussion où l’un des membres les plus sérieux et les plus sincères de l’assemblée, M. Victor Lefranc, a tranché la question avec l’autorité d’un patriotique bon sens ; elle a été repoussée par des raisons d’opportunité, et aussi par des raisons plus substantielles et plus profondes qui devaient empêcher d’introduire en quelque sorte subrepticement dans le système électoral une nouveauté assez peu réfléchie.